Le noble sentier octuple : Arya Marga

La vue juste : samma ditthi ( dhrsti )

Comment la vue juste libère.

  1. La vue juste


La vue ici n’est pas une simple vue philosophique, ou une opinion ou une conviction. Il s’agit de ce qui conditionne nos perceptions et nos pensée à la racine. On peut certainement évoquer à cet égard tout ce qui nous conditionne inconsciemment. Certes, une multitude de choses nous conditionnent, mais le Bouddha a identifié quatre facteurs en particulier, en ce qu’ils sont à la racine de nos processus cognitifs, de nos motivations et de nos actions. Ce sont les quatre vues inversées de la réalité :


  1. Nous appréhendons comme permanent ce qui est impermanent. En d’autres termes nos craintes et nos désirs fonctionnent sur la croyance en des choses qui perdurent ; or ces choses sont évanescentes, à des degrés divers.

  2. Nous appréhendons comme agréable ce qui est souffrance. Le corps est instinctivement conçu comme source de bonheur et de joie, ainsi que les autres agrégats d’attachement. Mais en réalité, la vie nous rappelle toujours à un moment ou à un autre que ce bonheur est fondamentalement insatisfaisant.

  3. Nous appréhendons comme un soi, ou comme ayant un soi, ce qui n’en est pas un, ou n’en a pas. Par exemple nous saisissons notre propre identité comme une entité autonome et auto-constituée, ou comme une entité permanente, indivisible et indépendante.

  4. Nous appréhendons ce qui est impur comme pur. Par exemple le corps ; on fait beaucoup d’effort, particulièrement dans nos cultures modernes, pour rendre le corps attrayant par toutes sortes d’artifices, y-compris la chirurgie esthétique, mais ce corps est par nature repoussant. Si on enlève la peau, qui ne fait même pas un millimètre d’épaisseur, le corps apparaît comme horrible. Si on prend tous les organes et les expose sur un grand plateau en vrac, il y a de quoi avoir des cauchemars.


La vue juste rectifie ces appréhensions hallucinées par l’écoute des enseignements, la réflexion personnelle et interactive et enfin la méditation. Si ce processus est mené à son termes il éradique définitivement ces vues fausses au plus profond niveau instinctuel.


Du point de vue des effets karmiques, la vue fausse est la pire des choses. D’une part parce qu’elle conditionne toutes les actions négatives et d’autre part parce qu’elle empêche le commencement et l’accomplissement d’un processus de transformation intérieur.


Il faut distinguer deux niveaux de vues justes : mondain et supramondain.


    1. La vue juste mondaine


Le minimum de vue juste que l’on puisse avoir avant de s’appliquer au Dharma est une juste compréhension de la loi de causalité psychique, du karma. C’est ce qui garantit le fondement éthique de la voie. Certes on peut aussi suivre une certaine morale sur des principes autres que ceux du karma, par exemple d’autres principes religieux, révélés la plupart du temps par des écritures, ou une version moderne de l’humanisme. Mais la question est : ces principes ne risquent ils pas de « tomber » s’il s’avère que la souffrance devient inexplicable par l’action de Dieu ou de telle théorie de l’ordre divin, ou face à la barbarie ? Il y a certes une noblesse dans l’humanisme, mais ne risque-t-elle pas de manquer d’arguments face à la terreur. L’expérience de la Révolution française est intéressant à cet égard.


La théorie du karma s’appelle littéralement la vue juste de la propriété des actes.



« Les êtres sont les propriétaires de leurs actes, les héritiers de leur actes ; ils naissent de leurs actes, sont liés à leurs actes et sont comme support leurs actes. De toute action , bonne ou mauvaise, ils seront les héritiers » A.A. 3.3.

Mais ce qui est essentiel dans l’acte, avant même le passage à l’acte, est l’intention. L’intention est déjà un acte. Aussi le Bouddha dit-il : « O moines, c’est l’intention que j’appelle action (kamma). Ayant une intention on s’engage dans un acte par le corps, la parole ou l’esprit. » AN 6:63

La première chose à distinguer est ce qui est salutaire (kusala) et non-salutaire dans l’acte. Un acte non-salutaire est moralement répréhensible, un obstacle au développement spirituel et une occasion de souffrance pour autrui.

Ensuite il faut comprendre comment chaque acte est classé dans ces deux catégories. Les actes étant innombrables, le Bouddha en a dégagé dix principaux : les dix actions négatives et salutaires. Prendre la vie, prendre ce qui n’est pas donné, l’adultère, la parole fausse, la parole calomnieuse, la parole agressive, la parole inutile, l’envie, la malveillance et la vue fausse. L’inverse constitue les actes positifs ou salutaires.



Enfin il faut comprendre la racine de l’acte, son origine. Les actes non-salutaires s’originent dans des attitudes mentales particulières que l’on appelle des poisons et dont les trois classes principales sont l’avidité, l’aversion et l’illusion. Les actes salutaires trouvent leur origine dans le détachement, l’empathie et la connaissance, c’est à dire les attitudes mentales inverses.

La particularité du karma est d’induire un effet, un fruit (phala) ou un mûrissement (vipaka) et cela quelque soit la durée qui puisse exister entre l’acte et son mûrissement.

L’importance d’une juste compréhension des lois causales du karma réside en premier lieu dans la possibilité de changer notre destin. Les causes de l’insatisfaction ne sont pas projetée sur l’extérieur, fut-il social ou autre. L’intégration de cette notion devrait nous aider à accepter patiemment l’inconfort de certaines situations sans pour autant mener à une attitude résignée. Comme le dit Sa Sainteté  : semez une action et vous récoltez une habitude ; semez une habitude et vous récoltez un trait de caractère ; semez un trait de caractère et vous récoltez un destin.



En même temps l’extrême du nihilisme est contre-carré. Les vies successives existent car le continuum de conscience, chargé des potentiels karmiques, ne s’interromps pas avec la mort. Le relativisme aussi est écarté : l’éthique n’est pas une simple décision arbitraire culturelle ou conventionnelle, c’est le résultat d’une compréhension de la loi de causalité psychique. Cette loi est transpersonnelle. Mais elle n’est pas non plus un décret divin, voulu par une entité supérieure.



Cette loi est certes acceptée au départ sur la base du témoignage, de la confiance et de la raison. Mais elle peut devenir aussi l’objet d’une perception directe à travers les capacités exaltées comme l’œil divin.



    1. La vue juste supramondaine



La vue juste mondaine, recommandée par le Bouddha, permet de garder un cœur pur et d’agir avec justesse dans le monde. Elle fournit les conditions karmiques de renaissances favorables au développement spirituel ainsi qu’aux divers conditions de bonheurs mondains. Mais elle ne suffit aucunement en vue de la libération. Pourquoi ? C’est qu’il lui manque une perspective plus profonde sur l’existence cyclique.



Car en fin de compte, n’importe quelle énergie positive générée par l’esprit et produisant des effets (richesse, béatitude divine, renaissance humaine, etc.) sera soumise à la loi de l’entropie, la loi de l’impermanence. C’est en fin de compte cette réalisation qui qualifie la vue juste comme premier facteur du noble sentier octuple. Comment le Bouddha définit-il la vue juste ?



« Qu’est-ce que la vue juste ? C’est la compréhension de l’insatisfaction, la compréhension de l’origine de l’insatisfaction, la compréhension de la cessation de l’insatisfaction et la compréhension de la voie menant à la cessation de l’insatisfaction. » DN 22.

Ces compréhensions réfèrent à la nature de l’existence cyclique ainsi qu’à la nature du Nirvana. Il s’agit de comprendre que les phénomènes du samsara sont impermanents et donc insatisfaisants, mais aussi qu’ils sont vides d’existence propre.

C’est donc la compréhension des quatre nobles vérités dans leur ensemble, dans leur articulation. Si cette compréhension est rationnelle au départ, elle est une réalisation directe de la sagesse exaltée (Gyanaa) en fin de parcours. Ce parcours c’est la voie dans son ensemble qui l’indique. Bien entendu nous nous situons ici dans la perspective classique du Véhicule Individuel.



La voie du Véhicule Universel est beaucoup plus exigeante et longue. Car selon son point de vue, il ne suffit pas d’évaluer sa propre condition et d’aspirer à la libération. Les êtres conscients pris dans les rets de l’existence cyclique sont innombrables et la libération d’un seul ne saurait nous contenter. Ce qu’il faut est se donner les moyens optimum d’amener tous les êtres à la libération. Ainsi la motivation est bien plus vaste et profonde. C’est ce qu’on appelle l’Esprit d’Éveil, bodhicitta, le souhait d’atteindre l’Éveil pour tous les êtres, par compassion. Dans ce cas la voie inclut le sentier octuple mais le dépasse par la pratique des dix (ou six) perfection, les paramitas.

Ce sont les perfections de l’éthique, de la générosité, de la patience, de la vigueur, de la concentration, de la sagesse, des moyens habiles, des vœux, de la force et de la sagesse exaltée.

Concernant la vue juste, il faut aussi ajouter qu’elle s’oppose aux vues fausses. Dans un Discours célèbre, le Bouddha en énumère soixante-quatre. En voici un résumé du Brahmajala sutta par Louis Renou (in Canon Bouddhique Pali, Librairie d’Amérique et d’Orient)  :

Tandis que le Buddha voyageait entre Rajagaha et Nalanda avec ses moines et que l’ascète Suppiya le suivait avec son jeune disciple Brahma-datta, Suppiya faisait la critique de la doctrine bouddhique, et Brahma-datta en faisait l’éloge. Le Buddha déclare alors que les gens du commun le louent pour des choses sans importance, à savoir pour s’abstenir de certaines pratiques défectueuses auxquelles se livrent maints religieux et brâhmanes. Mais il y a des choses importantes : ce sont celles pour lesquelles le Buddha peut à juste titre être loué.


Soit d’abord les spéculations sur les origines : certains religieux et brâhmanes sont partisans de l’éternité du Soi et du monde, sous quatre formes. Le Tathagata, lui, n’attache de prix qu’à la science de la Délivrance. Certains soutiennent en partie l’éternité (par ex. pour le brahman), en partie la non-éternité (par ex. pour les âmes), sous quatre formes. Certains soutiennent que l’univers est fini, ou infini, ou l’un et l’autre à la fois, ou ni l’un ni l’autre, sous quatre formes. Certains éludent toute réponse précise, sous quatre formes. Certains soutiennent qu’il n’y a pas de causalité, sous deux formes. Chaque fois le Tathagata proclame qu’il n’attache de prix qu’à la Délivrance. Résumé de ces dix-huit formes.

En second lieu, les spéculations sur l’avenir : certains croient que le Soi après la mort jouit d’une existence consciente, sous seize formes. Certains, qu’il jouit d’une existence sans conscience, sous huit formes. Certains, qu’il jouit d’une existence qui n’est ni consciente, ni inconsciente, sous huit formes. Certains croient à un anéantissement, sous sept formes. Certains, à une Délivrance qui serait acquise dans ce monde-ci, sous cinq formes (parmi lesquelles figurent les quatre stades du jhana). Chaque fois le Tathagata proclame qu’il n’attache de prix qu’à la Délivrance. Résumé de ces quarante-quatre formes.

Résumé général des soixante-deux formes des opinions décrites.

Réfutation de ces opinions : ce sont croyances de gens aveugles, excités, qui se laissent guider par leur soif de l’être.

Nouvelle réfutation : ces théories représentent des jugements fondés sur le contact entre les objets extérieurs et les facultés.

Image du filet : les tenants de ces doctrines sont enfermés dans un filet comme les poissons pris par le pêcheur. Le Tathagata a brisé la voie qui conduit à l’être.

Épilogue : le Bienheureux donne son nom au présent sermon.


Pour en revenir à la vue juste appliquée aux quatre nobles vérités, on peut distinguer deux aspects : celle qui s’accorde avec les vérités et celle qui pénètre les vérités. La première demande une compréhension, elle même issue de l’étude des quatre vérités. La seconde est un approfondissement du point de vue de l’expérience, de l’intégration de la vue dans notre vie. Mais cela reste encore superficiel si la méditation ne vient pas stabiliser et imprégner l’expérience.


La vue pénétrante, assise sur la concentration, contemple les cinq agrégats afin de réaliser leur nature véritable. Leur nature est insatisfaisante, impermanente et dénuée d’un soi véritable. C’est pourquoi l’esprit peut s’en détourner et aspirer à la paix de la libération. La vision directe de la paix est simultanée à une réalisation des quatre vérités. Elle est une perspective depuis laquelle les cinq agrégats d’attachement sont vus pour ce qu’ils sont : insatisfaisants du simple fait d’être conditionnés par le karma et les perturbations mentales. En même temps l’attachement aux agrégats est reconnue comme la cause de l’insatisfaction renouvelée de l’existence cyclique. Selon le Mahayana c’est la saisie de l’existence réelle des phénomènes qui conditionne cet attachement. De sorte que l’ignorance est la racine unique du samsara. Et la réalisation que la voie octuple est l’accès à la libération est aussi impliquée par la vision de la paix du nirvana.


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