Un bon article (voir la seconde partie aussi) de Baptiste Lanaspeze sur les raisons d’un désintérêt pour l’écosophie.
Depuis le livre de Luc Ferry, un intellectuel typique et un bon produit de notre système éducatif, la simple évocation de l’écologie profonde semble un insulte à l’ordre établi, puisque le jugement du philosophe scolaire est sans appel : écosophie = éco-terrorisme, fondamentalisme anti-humaniste, etc.
Pourtant en lisant "Arne Naess, vers l’écologie profonde" on découvre en Naess une personne profondément humaine, mesurée, attachante. Ce livre d’entretiens, menés par David Rothenberg, aborde surtout le parcours de vie de Naess, très riche et étonnant [1] entremêlé de digressions philosophiques. C’est à partir du chapitre VII que le fonds est abordé plus systématiquement.
On peut lire dans l’excellent chapitre VIII, où l’on voit Rothenberg pousser sans ménagement Naess dans ses retranchements à propos de sa vision "gestaltiste" et des avantages de cette manière globale et subtile d’appréhender la vie :
D. R. : " ... Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi l’approche en termes de Gestalt aurait plus d’affinités avec la préservation de la nature que tout autre argument, à condition qu’il soit correctement formulé ? Y aurait-il des Gestalten plus justes, du point de vue de la nature, que les associations que font spontanément les gens avec leur propre vision du monde ? Je ne comprends pas en quoi ton approche est nécessairement adaptée au mouvement environnementaliste ?"
(Rothenberg pose en fait la question de la subjectivité inhérente à toute position - à chacun sa gestalt, et se fait l’avocat du scepticisme radical, en demandant en quoi cette vision de l’écosophie, qui s’ancre dans une gestalt, serait plus objectivement valable, et donc efficace en terme de combat écologique, que n’importe qu’elle autre.)
A. N. : "Dans ce siècle au moins, l’éducation dispensée à l’université va à l’encontre de l’ontologie de l’expérience spontanée [2] en terme de Gestalt ; elle encourage toujours plus de données, toujours plus de rationalité. Parce que, s’ils expérimentent réellement les choses en terme de Gestalt, pourquoi n’en parlent-ils pas dans leur rapports et dans les documents qu’ils fournissent aux autorités supérieures ? Pourquoi parlent-ils comme ils le font ?"
Il faut faire ici une distinction cruciale entre la rationalité et le rationalisme. Comme le dit Naess, le problème n’est pas la rationalité, mais toujours plus de rationalité, c’est à dire la pensée unique et fermée sur elle même. Le rationalisme est un enfermement idéologique, bien mis en évidence par Michel Onfray dans ses conférences à l’université populaire de Caen - même s’il critique tout autant et à juste titre ceux qui attaquent la raison et prônent l’irrationalisme - opéré par des intellectuels en position de domination institutionnelle. L’idéologie idéaliste, initiée par Platon, a phagocyté tout l’histoire de la philosophie, ce qui explique les positions des penseurs français contemporains, comme Luc Ferry et tant d’autres [3] et nous renvoie à l’article de Lanaspeze cité plus haut.
Le rationalisme, qui à la façon de Hegel, identifie le réel au rationnel, est devenue une seconde nature pour tous les experts et intellectuels institutionnels. Avec les conséquences que l’on commence à appréhender pour la planète, technocratie oblige (biopouvoir, psychopouvoir). Ce rationalisme est un produit culturel difficile à définir, mais il est de mèche avec le logocentrisme, le scientisme comme positivisme logique - ce dernier étant dominant en épistémologie, le réductionnisme - le plus souvent matérialiste, et en dernier ressort l’ethnocentrisme.
Tous les manuels de philosophie, écrits par les maîtres à penser républicains, vous le diront : il n’y a de pensée qu’en Occident (ou s’il y en a ailleurs, elle vient de là), puisque les grecs dont nous sommes les héritiers ont « inventé » la raison, de sorte que nous sommes les seuls à nous être sortis des mystagogies protéiformes : mythologies, superstitions, sorcellerie, croyances stupides, mystiques et cortèges fumeux d’élucubrations, etc, etc. [4]
Des générations de lycéens et d’étudiants apprennent ainsi à intérioriser ce sentiment quasi-patriotique en ânonnant le mantra : "Nous sommes les seuls à penser, nous sommes les seuls à penser". Dès lors Guy Bugeault peut donner à son livre sur la philosophie bouddhique, le titre ironique de "L’Inde pense-t-elle ?", qui - pour tout connaisseur de l’Inde - est dans le fond plus attristant que drôle.
Bien entendu l’ethnocentrisme a été dénoncé dans le sillage des sciences anthropologiques et ethnologiques, et les manuels ne manquent pas de nous le rappeler. Il faut d’ailleurs saluer la mémoire de Claude Levi-Strauss. Mais l’arrière-pensée est plutôt : Nous sommes si fort que nous avons même vu cela et l’avons dénoncé. Sauf que, concrètement, cela ne change rien à rien. Des milliers d’ouvrages consacrés au post-modernisme nous ont appris à nous défier des grands récits, ce qui n’empêche pas la pensée dominante de s’auto-célébrer en boucle.
En bref, ce rationalisme, avec son sens aigu de supériorité ethnocentriste et son mythe du progrès, est le fond de commerce de l’Occident depuis Bacon et Descartes. Ce fond de commerce est toujours florissant, puisqu’il a fini par se mondialiser, avec les problèmes insoluble que cela finit par poser. Car si en réalité nous semblons tout savoir sur tout, que tout a été dit sur tout, le consumérisme, mâtiné de technophilie scientiste et matérialiste, emporte tout sur son passage.
Il est donc impératif d’insister sur le fait que ceux qui en appellent à l’expérience comme fondement de leur réflexion [5] ne sont ni irrationnels, ni contre la raison, ni fanatiques, mais font de la rationalité un moyen et non une fin. C’est ainsi que je comprends par exemple la remarque finale du Tractatus de Wittgenstein : " 6.54 Mes propositions sont élucidantes à partir de ce fait que celui qui me comprend les reconnaît à la fin pour des non-sens, si, passant par elles - sur elles - par-dessus elles, il est monté pour en sortir. Il faut qu’il surmonte ces propositions ; alors il acquiert une vision juste du monde." D’une manière toute autre, Husserl est aussi revenu en fin de compte au monde de la vie, ou monde vécu (lebenswelt) par delà (le sens) et en deça (l’antéprédicatif) de la raison. [6]
Il ne faut pas désespérer néanmoins. Les articles du Courrier cités plus haut laissent entrevoir un rayon de soleil, puisque certains intellectuels semble se réveiller un peu et s’ébrouer dans leur caverne, (ou ont enfin trouvé une tribune), et sont enclins à revisiter leurs classiques en ayant pris soin d’ôter les lunettes de l’économicentrisme mercantile, aveugle aux réalités humaines et environnementales. Aussi peut-on lire, sous la plume du prix Nobel Amartya Sen, qu’Adam Smith, fondateur de l’économie moderne, n’a jamais émis l’idée que le marché était en mesure de s’auto-réguler et que "l’humanité, la justice, la générosité et le sens critique sont les qualités les plus utiles à autrui" !
Je ne peux donc qu’inciter à lire cet autre prix Nobel, le Dalai Lama Tenzin Gyatso, en particulier cet ouvrage (qui n’est pas un transcrit d’enseignements mais un des trois seuls livres qu’il a écrit) consacré au dialogue avec les sciences : Tout l’univers dans un atome qui se conclut sur un chapitre intitulé "Science, spiritualité et humanité". Un thème classique, mais bien nécessaire.
Pour ceux qui lisent l’anglais, je renvoie au Mind-life Institute, qui montre à l’œuvre de très nombreux chercheurs de haut niveau en quête de ou en route pour nouveau paradigme qui ne divise plus les savoirs,le travail d’Edgar Morin en France étant évidemment pionnier dans cette perspective.
[1] Il participait à l’âge de 20 ans au Cercle de Vienne par exemple.
[2] Il faut lire le début de ce chapitre, où l’expérience et l’ontologie sont liées par Naess d’une manière qui semble totalement "naturelle" à un bouddhiste.
[3] Voir une réponse à ces penseurs
[4] Le rêve des rationalistes, initié par l’Académie platonicienne avec son "nul n’entre ici qui n’est géomètre", fut celui du Cercle de Vienne : opérer une disjonction radicale, tout en la fondant sur un principe de démarcation stricte, entre science et croyance. Ce rêve n’est pas devenu réalité, le réel (cosmique, humain) étant toujours en excès sur la raison étroite, et cela à bien des niveaux de profondeurs transcendants et immanents. Mais il continue de nourrir le fantasme : en finir une fois pour toute avec tout ce qui n’est pas mathématisable, nombrable, mesurable et logicisable, et par extension conceptualisable. A ce titre, n’importe quel vécu humain, tel qu’il est vécu, et non tel qu’il est relaté, devrait être rejeté. Le danger, c’est le subjectif, la subjectivité (le flux de conscience individué et incarné, la singularité irréductible). Dans cette même lignée de Platon à aujourd’hui en passant par Aristote et Kant : la contingence radicale fait peur, est source d’angoisse - voir la géniale analyse de Pascal sur l’origine de la perdition dans le divertissement. Les idées et les concepts sont donc là pour pallier à cette angoisse puisqu’ils rassurent par leur stabilité, leur permanence, leur structure bien délimitée, leurs limites - gk. péras - comme le soulignait Heidegger avec une intention différente : Etre, pour les grecs, c’est être achevé, l’être dans lequel le mouvement est parvenu à son terme. L’être de la vie envisagé comme une mobilité qui trouve en soi-même son achèvement ; la vie est mobile quand la vie humaine est parvenue à son terme eu égard à sa possibilité de mouvement la plus propre, qui est celle de l’entente pure. Voir Manuscrit Nartop et les cours sur le Sophiste de Platon.
[5] Le livre sur Naess cite James et Dewey, mais il y en a bien d’autres, Bergson et Merleau-Ponty par exemple, tous deux anti-intellectualistes au sens où selon eux la cognition s’enracine avant tout dans le couple sensori-moteur plutôt que dans une raison surplombante et transcendantale. On peut voir leur travaux comme une annonce de la mise en évidence de l’intelligence émotionnelle par des chercheurs comme Daniel Goleman ou Antonio Damasio, des intelligences multiples d’Howard Gardner ou de la plasticité neuronale. Ce qu’on en commun tous ces projets de recherche est de prendre en compte le corps, les émotions et l’inconscient pour expliquer la genèse des phénomènes de conscience et de la raison.
[6] Ce qui, pour les adeptes de Kant et de Hegel, grands sectateurs de la déesse Raison, semble difficile à saisir. Si Hegel représente pour ce que j’en connais le comble du dogmatisme arrogant en philosophie, il n’en va pas de même pour Kant, sans doute un des plus grand penseur de la philosophie occidentale. Mais cela ne veut pas dire que le kantisme soit adéquat, ni qu’il ne faille critiquer les présupposés de son œuvre, quand bien même le criticisme est une immense avancée sur le dogmatisme. Le plus gros problème de son système de pensée est le dualisme radical dans lequel il enferme l’homme, héritage direct de son christianisme. L’homme comme être de raison et être de passion (l’homme "pathologique") est scindé, déchiré, marqué par une finitude indépassable. Qui plus est, il est méthodologiquement tout simplement impossible de vouloir fonder la connaissance et la morale sur l’a priori sans se référer à l’a posteriori, à savoir l’expérience. Sa philosophie transcendantale serait totalement vide s’il n’avait eu sous les yeux en permanence le monde concret et vécu. Aussi l’objection de Hume reste valable, aussi frustrante soit-elle. Pour une critique de l’éthique déontologique kantienne (rationaliste telle que je l’entends), voire par exemple "Le philosophe, le patient et le soignant - Ethique et progrès médical" page 42 et suivantes, de Robert Misrahi, d’obédience spinoziste.
La pensée de Kant est nécessairement complexe et il sait pertinemment qu’il ne pourra jamais évacuer l’expérience et le vécu : "Le concept sans intuition est vide, l’intuition sans concept est aveugle". Mais personnellement je n’ai jamais pu me détacher de l’idée qu’elle est traversée par une amphibologie, alors même qu’il dénonce la confusion chez ses prédécesseurs. Kant en effet balance constamment entre des instances bi-polaires comme l’intuition et l’entendement mais finit globalement par accorder une primauté à l’entendement, ou du moins à la raison. Cela est très clair dans sa façon de distinguer l’homme du reste de la nature. Ce qui est vénérable en l’homme est la Raison, avec ce R majuscule qui semble en faire une instance transcendante et non plus simplement transcendantale. Et il rabat l’objet de l’intuition sur le noumène, inconnaissable et dès lors obscur. Les lumières n’aiment pas l’obscurité. Il y a quelque chose qui résiste pour parler freudien, Kant le sait mais ne s’y résout pas. Son rationalisme transparaît dans son refus d’accorder aux sensations, aux affects, à l’empathie, à la joie, etc. un poids égal à la raison, dans sa méthodologie critique au moins. Mais ce qui le rend attachant néanmoins, en dehors de sa défense acharnée de la liberté, est qu’il a su encore s’émouvoir du chant d’un oiseau au crépuscule, au beau milieu de sa réflexion complexe sur le jugement esthétique.