Etudes sur l’attention

Attention et mémoire

Attention et Mémoire : l’étendue de smrti depuis le bouddhisme originel jusqu’à l’ Abhidharma Sarvastivada.

D’après Collette Cox1 la signification de smrti s’est déplacée historiquement du contexte formel des quatre applications de l’attention dont le Satipatthana Sutta est le paradigme, à une définition beaucoup plus cognitive et générale comme on la rencontre dans les Abhidharmas plus tardifs tels que celui de l’école Sarvastivada sur lequel les écoles philosophiques tibétaines s’appuient souvent pour décrire la vérité conventionnelle.


Smrti a deux connotations : en tant que pratique de l’attention et en tant que mémoire. Il forme ainsi un champ sémantique complexe. Dans le bouddhisme originel2 c’est presque toujours le premier sens qui est en jeu.

On trouve l’attention dans de nombreuses listes : les cinq ou sept forces (bala), les cinq facultés (indriya) les sept membres de l’Éveil (bodhyanga) et l’octuple sentier.

On la trouve souvent associée à la compréhension claire (samprajanya). Ce lien indique que la pratique de l’attention seule ne saurait suffire et qu’elle est nécessaire en tant que stade préliminaire à une acte proprement cognitif. Mais elle peut aussi être prise dans un sens plus inclusif qui comprend la fonction cognitive.

Elle apparaît aussi dans l’attention au souffle et un terme voisin est anusmrti qui dénote l’idée de réflexion. Mais le contexte où on la trouve le plus souvent est celui des quatre applications de l’attention.

Dans ce dernier contexte elle est souvent considérée comme une phase initiale menant à la concentration et l’absorption méditative. Elle est ainsi la pratique unique qui mène au but, le Nirvana, comme il est dit dans de nombreuses écritures. On peut en tout cas en conclure qu’elle est centrale à la pratique de la voie.


Dans l’Abhidharma plus tardif du nord de l’Inde les quatre applications sont toujours présentes mais ne constituent plus une pratique complète et unique. Elles constituent de fait les quatre premiers membres des trente sept aides à l’Eveil (bodhipaksya). De plus elles sont reconnues comme pouvant être pratiquées par les non-bouddhistes. Graduellement la description psychologique de l’attention devient la norme des définitions de l’Abhidharma et la contextualisation aux quatre applications est omise. Par exemple la caractérisation dans le bouddhisme originel de l’attention dans le sens psychologique est comme suit :

« Cette attention qui est la réflexion, la remémoration ; l’attention qui est l’acte de retenir, l’état de support, l’état de non-dérive, l’état de non-perte ; l’attention qui est le facteur de contrôle qu’est l’attention, la force de l’attention, l’attention correcte. » La dernière partie réfère à la pratique spirituelle. Dans l’Abhidharma plus tardif :

« L’attention qui est réflexion, remémoration, souvenir et le fait de ne pas perdre, enlever, quitter, dériver ; l’état des facteurs d’absence de perte, l’état de non-dérive de l’esprit. »

Les formulations plus tardives des définitions qui combinent la fonction psychologique et la pratique spirituelle font place à des définitions plus purement psychologiques. Cela montre que la réflexion se déplace vers une appréhension plus globale du fonctionnement des processus cognitifs.

Dans cet esprit une association entre smrti et abhilapana est devenue quasi systématique, ce dernier tendant à définir le fait de noter ou fixer l’objet.

Ce sens est important car il permet de comprendre comment la mémoire des évènements passés est possible grâce à cette opération qui fixe ou note à chaque moment. Ainsi selon Sanghabhadra l’attention est le fait de fixer (ou noter) qui amène l’esprit à ne pas perdre son objet d’expérience.




Concernant les quatre applications de l’attention, trois aspects sont considérés : la nature de leurs objets respectifs, leur mode d’opération et leur relation à d’autres techniques spirituelles. Ainsi les applications de l’attention peuvent avoir divers sens :


  1. L’objet peut être dit « application ».

  2. La caractéristique propre de l’attention est la connaissance (prajna) et c’est en cela qu’elle est parfois considérée comme seule voie unique.

  3. Le terme application peut référer aux facteurs concomitants à sa pratique : l’accumulation de vertu par exemple.


Pour l’objet, l’étendue de la quatrième application s’applique à tous les phénomènes hormis les trois premiers : corps, sensations, esprit. Dans le bouddhisme originel elle ne considérait que les cinq obstacles, les cinq agrégats, les attaches des six bases sensorielles, les sept membres de l’Eveil et parfois la compréhension des quatre nobles vérités.

Le mode d’opération et les caractéristiques de l’attention deviennent un sujet à part entière.

Pourquoi l’attention a-t-elle pour nature la connaissance ? Pour deux raisons : parce qu’elle est définie comme observation et que les caractéristiques particulières et générales de ses objets d’observation ne peuvent être discernées que par la connaissance.

Plus précisément l’attention est un stade requis de la connaissance ou bien il y a une relation de réciprocité : l’attention maintient le focus sur l’objet qui est ensuite analysé ou bien l’objet analysé est ensuite maintenu par l’attention dans le but d’approfondir la compréhension.

1Reflections on Mindfulness and Remembrance in Indian and Tibetan Buddhism, edited by Janet Gyatso, SUNY Press, 1992.

2Il faut entendre le bouddhisme préservé dans les écritures de langue pali, qui sont les plus anciennes.


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