Etudes sur l’attention

Smrti et commémoration

Communion et identification dans la Buddhanusmrti


D’après Paul Harrison1


Buddhanusmrti peut être traduit par le « souvenir », la « mémoire » ou la « Communion » du Bouddha ou encore « rappeler le Bouddha à l’esprit » ou la « méditation sur le Bouddha ».


Dans les soutra Pali ce genre de méditation comprend dix thèmes : (1) le Bouddha, (2) le Dhamma, (3) le Sangha, (4) l’éthique, (5) la générosité, (6) les dieux, (7) la respiration, (8) la mort, (9) les parties du corps et (10) la paix (nibbana).


Pour les six premiers un cours texte sert de support en tant qu’invocation. On l’utilise pour contempler (1) les vertus du Bouddha, (2) l’excellence et la profondeur du Dharma, (3) les mérites et la noblesse du Sangha, (4) la supériorité de l’entraînement moral adopté, (5) l’engagement dans l’attitude de générosité et (6) les qualités telles que la foi, la connaissance, la générosité que les dieux ont pratiqué afin d’atteindre ce statut divin.


Ce qui relie l’ensemble est le ait de pencher l’esprit vers ce qui est salutaire. C’est assez similaire à de la pensée positive mais de l’espèce la plus abstraite. Cela fait aussi penser à une profession de foi similaire à ce que l’on trouve dans certaines traditions chrétiennes. Mais en fait les textes décrivent toujours ce type d’exercice spirituel comme une voie d’absorption méditative (jhana).


Comme le résume Buddhaghosa, la contemplation des vertus du Bouddha écarte les trois poisons que sont l’avidité, la haine et l’illusion et surmonte les cinq obstacles (désir sensuel, méchanceté, torpeur, excitation et doute) de telle manière que la pensée reste appliquée et soutenue envers ces vertus. De là naît l’extase, celle-ci mène à la tranquillité, qui à son tour mène à la béatitude grâce à laquelle la concentration sur les vertus du Bouddha est achevée.


Mais souvent ce genre de médiation est aussi conseillée comme une sorte de protection. Et il est aussi indiqué de prendre pour support une image de Bouddha.

Dans les Soutras du Véhicule Individuel d’origine chinoise l’utilisation d’images est plus courante et nous en arrivons à des techniques de visualisation.


Dans les Soutras du Véhicule Universel l’invocation de tous les Bouddhas est systématisée2 dans le but d’entendre dès maintenant les enseignements et de renaître dans les Champs de Bouddhas. Ces contemplations ne sont pas séparées de l’analyse critique de la sagesse qui perçoit la vacuité.


Ici nous pouvons entrevoir des similarités avec la Bhakti hindou et le concept de darshan. Selon Lawrence Babb, pour les hindous, le darshan n’est pas seulement voir la déité mais également être vu par elle et permet un accès aux pouvoirs de la déité. Mais encore au-delà l’interaction avec le divin crée en soi une autre façon de voir qui est celle d’une vision supérieure et donc d’une connaissance supérieure. C’est une appréhension de soi-même transformée qui est ainsi rendue possible. « Puisque le dévot est soi-même un objet du regard de sa divinité, en mêlant ce regard avec le sien il peut participer à une autre façon de se voir et donc de se connaître. »


Dans tous les cas ces techniques du Véhicule Universel visent à une transformation de soi et ne sont pas éloignées en ce sens de ce que l’on trouve dans le Véhicule Individuel.


Nous en arrivons donc à évoquer le Yoga de la Déité dans le Tantrayana et les lignées de Terres Pures. Pour le premier, deux types de visualisations sont enseignées : la visualisation « en face » et l’auto génération. Il y a dans la seconde un processus d’identification subjective à la divinité qui est une marque distinctive du Tantra. Pourtant ce genre de pratique existe dans une certaine mesure aussi des certains Soutras où le pratiquant est exhorté à contempler le Bouddha et à se dire qu’il ou elle sera aussi ainsi un jour. Suite à quoi il ou elle comprend « que les Tathagata ne viennent de nulle part. Comprenant aussi que leur propre corps ne s’en va nulle part, ils ou elles pensent :

« Tout ce qui appartient au triple monde n’est rien d’autre que pensée. Pourquoi cela ? C’est parce les choses apparaissent telles que je les imagine…

Par la pensée est le Bouddha produit ;

Par la pensée seule il est vu.

Le Bouddha n’est que pensée pour moi,

Pensée seule est le Tathagata. »


En Chine les rituels liés à Buddhanusmrti se simplifient à l’extrême jusqu’au point où demeure un pratique de récitation du nom, comme le nembutsu japonais.


En conclusion on peut rapprocher Buddhanusmrti de la Communion, quelle soit solitaire ou publique, prenant appuie sur un rituel et un texte ou non. C’est un instrument de communion et de co-participation. Cette approche met en avant une recréation identitaire, ne serait-ce qu’à travers une appartenance communautaire. Le but en effet est une transformation intérieure : purification de la conscience, compréhension de la nature des choses (vacuité), dépassement le la peur, éveil dans cette vie ci. Cette transformation s’appuie fondamentalement sur la relation intime qui relie la mémoire à l’identité.

1Idem articles précédents

2Dès le second siècle de notre ère.


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