3 L’attention
dans les sciences cognitives
Savoir
comment la psychologie contemporaine, ou d’autres branches
telles que la physique ou la médecine, traitent certains des
sujets abordés par le Bouddha-Dharma sont toujours utiles pour
nous occidentaux parce que les données recueillies par la
science et sa façon de les interpréter forment un
paradigme dans lequel nous sommes inscrits. Ce paradigme induit une
vision globale du monde que nous intégrons par le biais de la
culture et de l’éducation, de façon consciente et
inconsciente.
L’intérêt
premier est de comprendre comment les mots et leurs contenus
sémantique et symboliques sont marqués par notre milieu
d’origine et d’évaluer les risques d’entendre
de travers ce qui est dit à partir d’un milieu
différent. Or même s’il est universel, le message
du Bouddha est aussi inscrit dans une vision du monde dont le
samsara, le karma et le nirvana sont les éléments les
plus marquants. Cette vision est en outre commune à d’autres
traditions religieuses et philosophiques, hindous notamment mais
aussi gnostiques, et pour pleinement apprécier comment le
Bouddha les articule de façon unique il faut étudier
ses enseignements de manière rigoureuse et approfondie.
Mais il faut aussi très certainement étudier de quoi il
se différencie. Le Bouddha lui-même l’a fait dès
le premier sermon en qualifiant son approche de Voie du Milieu et en
la démarquant des extrêmes du substantialisme et du
matérialisme qui étaient aussi des voies proposées
par d’autres.
Pour
en revenir à l’étude conjointe des savoirs
d’origine scientifique et bouddhique il est dans certains cas
fructueux, au-delà d’un mode comparatif qui vise à
mettre en avant sa propre croyance au dépend d’une autre
ou de justifier l’une par l’autre. Car on peut facilement
dire du Bouddha-Dharma qu’il est autant une science de l’esprit
qu’une spiritualité sans pour autant nier la nature
religieuse du bouddhisme. C’est pourquoi Sa Sainteté le
Dalaï Lama préconise ce genre de rencontre et l’a
initiée en de nombreuses occasions.
M’autorisant
de ces travaux précurseurs je ferais référence,
quand cela apporte quelque chose de plus, au discours scientifique
sur certains points. Il ne faut pas perdre de vue néanmoins
que les buts recherchés de part et d’autre sont de
nature différente, partent sur des postulats divergents et
n’ont pas les mêmes modes d’investigations. Par
exemple après la présentation suivante utile pour notre
étude :
« Recouvrant
certainement des phénomènes psychologiques multiples,
l’attention n’a jamais reçu de définition
univoque. L’accent a tantôt été mis sur le
sentiment vécu de focalisation, de concentration de la
conscience sur un seul objet, sur le rôle de l’attention
dans le traitement sélectif des informations, ou sur
l’amélioration de l’activité
sensori-motrice et intellectuelle qui caractérise le
comportement attentif . »
il
est ajouter :
« L’important
courant des recherches consacrées aux processus attentionnels
depuis une vingtaine d’années est dû, d’une
part, au développement, dans le domaine de la psychologie
cognitive, de méthodes d’analyse inspirées de
la formalisation informatique,
visant à décomposer l’activité
psychologique en opérations mentales élémentaires ;
d’autre part, à la mise au point, dans le domaine des
neurosciences, de techniques puissantes d’investigation
permettant l’étude des mécanismes
neurophysiologiques qui sous-tendent les aspects les plus
sophistiqués de la vie mentale. » (Les italiques
sont miens)
En conclusion de l’article
il est dit :
« L’enjeu des
recherches sur les mécanismes attentionnels n’est pas
seulement d’ordre théorique ; l’importance des
retombées pratiques est, en particulier, évidente dans
les domaines industriel, militaire, pédagogique, sportif et
médical. Les avancées technologiques permettant de
confier à des équipes restreintes le contrôle de
processus ou d’installations complexes, comme la régulation
du trafic aérien ou la surveillance de centrales nucléaires,
mettent lourdement à contribution les capacités
attentionnelles de l’homme.
On
voit tout de suite la différence avec le but du développement
de l’attention indiquée par le Bouddha :
« C’est
la seule voie pour purifier les êtres, pour surmonter le
chagrin et les lamentations, pour détruire la douleur et
l’affliction, pour arriver au sentier juste, pour réaliser
le nirvana, à savoir les quatre établissements de
l’attention. » Samyuttanikaya 47,11.
Par
contre on remarque aussi que la démarche bouddhique est à
forte composante analytique et cela de manière constitutive.
En effet la meilleure façon de miner la saisie erronée
de permanence, de bonheur, de pureté et d’existence en
soi,
toutes projetées sur le support de l’existence cyclique,
à savoir notre vie, est l’analyse. Tout ce qui va dans
le sens d’une décomposition minutieuse des phénomènes
(les cinq éléments, les cinq agrégats, les six
cognitions, les douze sphères sensorielles, les dix-huit
éléments, les cinquante agents cognitifs, etc.) va dans
le sens d’un établissement, théorique mais
surtout expérientiel, de l’impermanence , la
souffrance, l’impureté et le sans-soi.
C’est
une des raisons pour lesquelles la vision bouddhique ne « craint
pas » la vision scientifique. Elle n’a pas à
défendre, comme doivent le faire de nombreux courants
spirituels et religions, la notion d’une substance
suprasensible et divine, fut-elle une âme ou un créateur
premier. Même la Nature de Bouddha, qui est claire lumière
et donc la plus proche conceptuellement d’une essence, est vide
par nature, shunya. Par contre, si elle n’a pas à
se défendre sur ce terrain, elle est en conflit avec le
positivisme matérialiste des sciences, qui est l’autre
extrême.
De
plus l’approche bouddhique et scientifique partagent en commun
d’autres caractéristiques comme l’observation,
la notion de causalité, la modélisation de la cognition
et de l’être humain en autant d’agents
impersonnels.
Pour
ces raisons les deux mouvements, en dépit de ce qui les
éloigne, peuvent s’enrichir mutuellement comme en
conviennent les interlocuteurs principaux des rencontres évoquées
plus haut.