Pratique de l’attention

Pour une étude conjointe de l’attention : sciences et tradition

3.1 L’attention et les axes principaux de son étude pour les sciences cognitives


L’attention est considérée comme un phénomène multidimensionnel. Elle n’est pas un mécanisme monolithique. Les aspects marquants sont :

  • La sélection dans le flux d’informations externes et internes.

  • La distribution, qui gère les priorités dans ce flux.

  • La régulation, qui optimise le niveau énergétique.

  • Le contrôle du comportement, qui hiérarchise les phénomènes parvenant à la conscience et ceux qui demeurent automatiques.


3.1.1 Le domaine de l’attention inclue des composantes complémentaires.

« Ainsi a-t-on opposé une composante intensive de l’attention – celle à laquelle se réfère un professeur quand il estime un élève « éveillé » ou « endormi » – à une composante sélective de l’attention – celle qui est mise en jeu lors de l’écoute d’un instrument particulier de l’orchestre –, une composante passive ou involontaire de l’attention – celle qui est sollicitée quand survient un bruit insolite – à une composante active ou volontaire de l’attention – celle à laquelle a recours le lecteur d’un texte difficile –, une composante transitoire de l’attention – celle qui précède un appel téléphonique attendu – à une composante soutenue de l’attention – celle à laquelle fait appel un contrôleur aérien surveillant en permanence l’écran de son radar –, enfin une composante automatique de l’attention – celle qui permet de continuer à tricoter tout en conversant – à une composante contrôlée de l’attention – celle qui contraint l’automobiliste à s’interrompre lors d’une manœuvre délicate. »


Il ne faut pas perdre de vue que ces modèles sont toujours issus d’une étude conjointe de l’attention en tant que phénomène cognitif et aussi neuronal. C’est là le point de départ des sciences cognitives et certaines propositions sont naturellement colorées par cette perspective.

On pourrait aussi dériver des modèles pertinents venus de la phénoménologie, comme on le verra plus loin, ou des sciences du comportement ou du développement.

Cela veut dire que les sciences cognitives abordent l’attention à travers le paradigme dérivé du modèle cybernétique et du traitement de l’information d’un organisme qui perçoit son environnement et s’y inscrit. C’est un modèle où les parallèles avec les systèmes informatiques sont omniprésents.


3.1.2 Les parallèles utiles


Néanmoins certaines approches en psychologie cognitive nous permettent de compléter ce que les maîtres ont mis en avant à propos de l’attention.


La pluralité des fonctions attentives est commune aux deux systèmes. Il est à noter que l’attention appliquée aux quatre domaines de contemplation, désignée d’attention pure par Nyanaponika Théra, est une attention active.


3.1.2.1 Fonction sélective

A ce titre la fonction sélective est intéressante car elle est définie par la notion d’attention focalisée et d’attention partagée (entre plusieurs objets). Il semble d’après les modèles les plus récents que cette fonction est établie à un niveau ultérieur au traitement des perceptions1, c’est à dire à un stade post-sémantique. Cela signifie que la sélectivité n’est pas un processus primaire du niveau sensori-moteur.

Pour la philosophie bouddhique le fait que les fonctions mentales courantes telles que l’attention dépendent du niveau post-sémantique, ou relève de la cognition conceptuelle, est important, car c’est à ce niveau qu’un processus conscient peut intervenir dans un premier temps pour déconditionner ou déprogrammer nos automatismes cognitifs, notamment ceux qui sont conditionnés par les perturbations mentales. C’est la raison des enseignements : rétablir une vue juste où il y a une vue fausse. Dans un second temps l’intégration méditative affecte le niveau de la perception directe, comme dans les perceptions yogiques.


D’après Padmanabh S. Jaini smrti est associé à un certain niveau de conceptualisation : c’est « le non-oublie de certains évènements pour lesquels il existe une familiarité et c’est une sorte de discours mental ». Et encore : « C’est un type particulier d’événement mental connecté à la perception (samjna) de l’objet déjà perçu qui produit la mémoire et la reconnaissance ».

Nyanaponika Théra dans un essai tentant d’expliquer pourquoi sati est en fait inclue dans la perception2, dit « Ce qui se passe dans l’acte simple de perception est que certains aspects de l’objet (parfois un unique caractère saillant) sont sélectionnés. Le marquage mental de cette perception est étroitement associé aux marquages des aspects sélectionnés. ». Ce marquage mental est associé à la catégorisation et donc à ce que l’on désigne techniquement par le terme de phénomène « à caractéristique générale », c’est à dire les concepts, qui est l’opposé des phénomènes « à caractéristique spécifique », c’est à dire les objets physiques et mentaux discrets et impermanents3.


3.1.2.2 Fonction distributive

La fonction distributive de l’attention aussi est une notion à rapprocher du traitement de l’information définie dans les théories bouddhiques telles que celle du bhavanga, le courant du continuum mental. Sati n’est pas considérée comme un moment de conscience à part mais comme un processus complexe déroulé dans une chaîne d’opérations. L’idée de chaîne implique celle de distribution. Dans l’exercice conscient de l’attention la distribution permet de reléguer certains types d’objet au second rang afin de favoriser l’accès à la conscience de ceux qui sont définis comme prioritaire (l’objet de contemplation). Dans la perspective cognitiviste cela permet d’expliquer comment l’attention peut être libérée pour des tâches plus importantes ou urgentes.


3.1.2.3 Fonction activante

L’étude de la fonction activante qui régule le niveau énergétique dont dispose l’appareil psychique pour les tâches liées à l’attention peux mener à des observations intéressantes du point de vue bouddhique.

En effet dans la pratique contemplative de l’attention, bien que la fonction focalisante soit centrale, la notion de lâcher prise est aussi cruciale. Par exemple dans l’exercice de la concentration, l’application répétée de l’attention et l’application des contrecarrants est utile au début mais devient un obstacle par la suite, quand la concentration s’établit correctement. C’est la sur-application.

D’autre part il est notoire que la pratique de l’absorption méditative (harmattans) et de la vision introspective (vipashyana) sont difficiles à conciliées même pour des yogis accomplis. La raison en est que la concentration empêche d’établir des relations entre les choses et de les analyser parce qu’elle est focalisée en un point et qu’inversement la vision introspective amène la distraction et le relâchement de la concentration parce qu’elle possède plusieurs objets. L’intégration de Shamatta-Vipashyana se fait à un niveau particulier d’absorption méditative et demande un entraînement spécial puisqu’elle est déclarée unique au système bouddhique.


Pour en revenir aux sciences cognitives voici ce qu’elles ont à dire à propos de l’attention dans sa fonction d’activation :

« Ainsi a-t-on évoqué l’hypothèse selon laquelle le champ attentionnel se rétrécit lorsque le niveau d’activation s’élève. Cette focalisation progressive entraînerait, dans un premier temps, une amélioration de la performance, due à une élimination plus efficace des informations non pertinentes, jusqu’à un niveau optimal au-delà duquel l’effet s’inverserait lorsque le processus d’élimination commence à affecter les informations pertinentes.

L’abandon d’une conception exclusivement intensive de l’attention a permis de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents à cette loi de l’optimum. On doit à Kahneman (1973) l’introduction du concept d’effort , qui conduit à envisager un mécanisme dual, reflétant, d’une part, la composante intensive équivalente à l’effort investi, et, d’autre part, la composante sélective, assimilable au degré de focalisation. Le faible niveau d’efficience observé pour les niveaux d’activation les plus bas serait dû à un investissement insuffisant dans l’action en cours et la baisse d’efficience observée pour des niveaux d’activation élevée à une difficulté de concentration sur la tâche à accomplir. Toujours en vigueur, la théorie de l’effort a pour intérêt de modéliser la relation complexe entre niveau d’activation  et efficience à travers un concept dynamique qui fait intervenir la nature de la tâche.

Ainsi, l’efficacité du comportement serait modulée par l’effort investi, qui n’est autre que la régulation, par le sujet, de son propre niveau d’activation en fonction des exigences de la situation. »


3.1.2.4 Fonction de contrôle

Ici la notion de contrôle indique qu’avec l’habitude, le niveau d’attention requis pour une tâche baisse, puisqu’il passe « en automatique », et qu’ainsi des ressources deviennent disponibles pour d’autres niveaux. De façon générale nous fonctionnons avec deux modes :


« On oppose ainsi les processus attentionnels contrôlés, qui opèrent en série et avec une certaine lenteur, et les processus attentionnels automatiques rapides, qui opèrent en parallèle ; les uns sont des processus coûteux mais souples, et les autres des mécanismes plus économiques mais rigides, irrépressibles, involontaires et n’accédant généralement pas à la conscience. »


Ce que l’on peut mettre ici en parallèle avec la pratique bouddhique est que même l’attention aux choses les plus grossières au début de la pratique demande beaucoup d’efforts. Graduellement, l’expérience aidant, moins d’efforts sont demandés au point qu’une sur-application de l’effort devient un obstacle.


Pour la concentration, le niveau avancé d’absorption méditative ne demande aucun effort. Elle continue sans obstacle avec un légère « poussée » au départ. La sur-application devient une gêne à ce stade tout comme la non-application l’était pour les stades antérieurs.


Concernant les résultats de l’établissement de l’attention, une des constatations est qu’après certains progrès dans une direction précise, à savoir l’application à un objet comme le corps, les sensations, etc., l’expérience s’enrichit de niveaux plus subtiles. Avec l’habitude, la cognition devient plus profonde et fine et révèle plus avant la nature de l’objet contemplé à travers des aspects nouveaux.

Si l’on prend le souffle pour exemple, de nombreuses expériences se succèdent quand l’attention réussit à pénétrer sa nature, des sensations associées nouvelles surviennent, l’impression très nette, par exemple, que le souffle fonctionne en dépendance de plusieurs facteurs sans la nécessité d’un sujet (je, moi), le lien entre le souffle et la pensée émerge et donc celui qui existe entre les énergies physiques et psychiques, etc.

C’est cela qui en fin de compte permet de comprendre que le souffle est impermanent comme tout processus et qu’il n’a pas d’existence réelle tout comme l’être qui respire. Cela met en perspective sa triple nature conditionnée : le souffle (tout phénomène) dépend de ses causes, de ses parties et finalement de sa désignation.

1A ce stade il faut être prudent avec les mots : ici perception serait proche de perception directe (pratyaksha) et non de perception (samjna) tout court.

2Justifiant ainsi son absence dans certaines listes d’agents cognitifs essentiels.

3Voir Lorig pour cela.


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