Epistémologie cognitive

Les objets de cognition


PREMIERE PARTIE : LES MODES DE COGNITION


LES OBJETS


Texte Racine


Lorsque les objets (de la cognition) sont divisés1, on parle des objets apparaissant, des objets déterminés et des objets d’engagement.


Les objets apparaissant d’une cognition particulière et les objets saisis de cette cognition sont synonymes. Tout ce qui est une « base établie » est nécessairement un objet apparaissant. Et ceci parce que toute chose2 (fonctionnelle) est nécessairement l’objet apparaissant d’une perception directe et tout phénomène permanent est nécessairement l’objet apparaissant d’une conscience conceptuelle.


Tout ce qui est une chose est l’objet apparaissant d’une perception directe car tout ce qui est une chose doit être ce qui est réalisé d’une manière manifeste par une perception directe.


Et aussi, l’objet d’engagement d’une perception directe et l’objet du mode d’appréhension d’une perception directe sont synonymes. L’objet déterminé de la pensée, l’objet d’engagement (de la pensée) et l’objet du mode d’appréhension de la pensée sont synonymes.


Tout ce qui est une base établie est nécessairement l’objet du mode d’appréhension à la fois d’une conscience conceptuelle et non-conceptuelle.


Une perception directe yogique réalise explicitement les facteurs compositionnels qui sont vides d’un soi personnel et réalise implicitement le sans soi de la personne.


Commentaire


Définition d’un objet : ce qui est connu3 par une cognition.


Un phénomène est un objet s’il existe.

Différentes dénominations d’objets (suivi du tibétain) :


1) Objet apparaissant Nang yul

2) conçu Shen yul

3) d’engagement Jug yul

4) saisi Zung yul

5) appréhendé Dzin tang kyi yul

6) observé ou référent Mig yul


1 et 4 sont synonymes. En fait on peut réduire à quatre types d’objets principaux : apparaissant, conçu, d’engagement et appréhendé.


D’après Dagpo Rimpoché dans "Vocabulaire philosophique" :

Objet apparaissant existe pour toutes les cognitions conceptuelles ou non-conceptuelles.

Objet saisi = apparaissant

Objet conçu existe pour les cognitions conceptuelles correctes uniquement.

Objet d’engagement existe pour toutes les cognitions correctes, conceptuelles ou directes. Ce dernier est synonyme avec objet du mode d’appréhension, il est capable d’induire une conscience certifiante (inférence), il est connu de façon conclusive.


Les choses fonctionnelles sont nécessairement les objets apparaissant d’une perception directe car ils sont perçus en se manifestant vers la cognition. Ex. : les cinq aspects de la forme sont les objets des perceptions directes sensorielles.


Même lorsqu’une perception directe yogique réalise le sans-soi elle le fait à travers l’apparence du facteur composé qui ne possède pas de soi. Ce facteur est l’impermanence subtile de la personne qui n’a pas d’existence autonome et se désintègre moment par moment.


En général les objets apparaissant d’une perception directe sont les cinq objets sensoriels mais nous devons aussi comprendre les objets des perceptions directes mentales, yogique et aperceptive.


Les phénomènes permanents sont nécessairement les objets apparaissant et saisis d’une cognition conceptuelle. La cognition conceptuelle est une conscience qui réalise son objet à travers une image mentale = un universel = une généralité. Quand on se souvient du vase que l’on a perçu, l’objet apparaissant de cette cognition est l’image mentale du vase. Le vase lui-même est l’objet référent.


La couleur bleue est l’objet appréhendé ainsi que l’objet d’engagement de la perception directe visuelle appréhendant le bleu. C’est aussi l’objet référent, apparaissant et saisi. Appréhendé parce que tenu, d’engagement parce que point focal.

Pour la perception directe yogique de l’impermanence du bleu, l’objet de référence est le bleu tandis que l’objet appréhendé et d’engagement est l’impermanence.

Bien que pour la conscience visuelle appréhendant le bleu, l’objet appréhendé, saisi et apparaissant sont une même chose, l’objet apparaissant n’est pas uniquement la couleur bleue mais tout ce qui est une même substance (qui vient à l’existence en même temps) que la couleur bleue, telle que son impermanence, etc. Néanmoins, bien qu’ils apparaissent, ils ne sont pas nécessairement réalisés.


L’objet conçu est seulement celui d’une conception. Pour une conception valide l’objet apparaissant, saisi, conçu, d’engagement et appréhendé sont synonymes. Pour la conception appréhendant la forme, l’objet conçu, appréhendé et d’engagement sont identiques : la forme. Les désignations varient selon la façon de fonctionner de la conception. Mais l’objet apparaissant est contradictoire avec la forme car il s’agit de l’image mentale de la forme, un phénomène permanent.

Si quelque chose est une base établie cela n’est pas nécessairement l’objet apparaissant à la fois d’une perception directe et d’une conscience conceptuelle, mais c’est nécessairement l’objet appréhendé d’une conception car tout ce qui existe est réalisé par une cognition conceptuelle.

Toute base établie est aussi l’objet appréhendé par une cognition non-conceptuelle car tout est réalisé par l’omniscience du Bouddha.


En ce qui concerne les non-existants (les cornes du lièvre), ils ne sont pas des objets conçus en général mais ils sont les objets conçus de la cognition conceptuelle particulière qui les appréhende. Les deux lunes dans le ciel ne sont pas réalisées par l’esprit et ne sont pas non plus imputées (conçues) par la conception, car elles n’existent pas.

Tout ce qui existe est un objet de cognition mais pas nécessairement un objet de la division "objet et possesseur d’objet". Ex. : un esprit omniscient, car c’est un possesseur d’objet de la division. En bref, un possesseur d’objet est une cognition.

Un vase peut apparaître à la cognition conceptuelle qui appréhende le vase mais on ne dira pas que le vase est l’objet apparaissant pour cette cognition conceptuelle. En effet la façon dont apparaît un vase à une cognition conceptuelle est d’être mélangé à l’image générique du vase. Donc on dit que l’objet apparaissant est l’image mentale du vase et non le vase lui-même.


Il y a une méprise courante en occident à propos du bouddhisme qui voudrait que les objets, ne pouvant apparaître directement à la pensée mais étant en fait réalisés à travers une image mentale, n’auraient finalement aucune relation avec la pensée. Cela vient du fait que les deux types d’objet de la pensée ne sont pas pris en compte ; en effet, bien que ce qui apparaît à la cognition conceptuelle, par exemple l’apparence de l’élimination de ce qui n’est pas un pot, soit en effet uniquement une image et non le pot lui-même, l’objet déterminé de cette cognition conceptuelle, à savoir ce qui est compris à travers l’image, est juste l’objet lui-même. Ce que cela nous permet de comprendre est le pot lui-même et aucune autre chose telle qu’une maison. La nature négative de l’image élimine tout ce qui est autre et nous laisse réaliser le pot lui-même. Ainsi la pensée est une façon appropriée de se représenter les objets.


L’image est une simple élimination de tout ce qui n’est pas l’objet.


Une perception directe s’engage dans son objet de façon "collective" dans le sens où tous les facteurs de l’objet, toutes les choses qui sont établies avec l’objet, demeurent avec lui et se désintègrent avec lui lorsqu’il se désintègre, telles que les particules de l’objet, son impermanence, sa momentanéité, etc., apparaissent à cette cognition. Elle s’engage dans son objet de façon positive sans éliminer quoique ce soit. Néanmoins l’apparence de toutes ces choses à la conscience ne signifie pas qu’elles soient appréhendées  ; la plupart ne le sont pas à cause des interférences de la pensée et des prédispositions.


La pensée par contre s’engage dans ses objets de manière négative. N’appréhendant pas toutes les caractéristiques non-communes de l’objet la pensée appréhende une image générale qui est une simple élimination. La pensée manque de précision ; par exemple les diverses formes de pots sont toutes vues comme "pot", leur qualité "d’être un pot" passant avant leurs spécificités.


La pensée mélange aussi le temps comme lorsque l’on pense "Ceci est la personne que j’ai vu hier". Mais cela ne rend pas la pensée sans valeur ou comme une chose à abandonner immédiatement et définitivement car elle est le moyen par lequel la perception directe peut être entraînée à appréhender ces aspects qui apparaissent maintenant mais ne sont pas remarqués. Laissée à elle-même, la perception directe ne s’améliorerait pas naturellement. Néanmoins l’usage raisonné de la pensée peut amener graduellement la perception directe à son plein potentiel qui est la bouddhéité. A ce niveau la pensée n’est plus nécessaire mais avant cela il n’y a aucune manière de progresser sans l’usage de la pensée ».

Lati Rimpoché4



Pour les philosophes bouddhistes, à l’inverse des penseurs occidentaux, notre dépendance à des concepts "distordus" n’est pas le résultat de limitations inhérentes à la condition humaine. C’est plutôt le résultat de la domination de l’ignorance sur notre esprit. Les êtres réalisés, qui sont eux engagés dans le processus d’élimination de cette ignorance, peuvent entrer en des états non-conceptuels à travers lesquelles leurs actions deviennent spontanées. Ce genre d’activité, qui est la préfiguration de la manière inconcevable dont les Bouddha5 se situent dans la réalité, est une relation directe et sans distorsion à la réalité.

George Dreyfus6


1 On trouvera ce sujet particulièrement bien traité dans « L’esprit, deux perspectives » par Christopher deCharms aux éditions Kunchab.

2 « Chose » est ici à différencier de « phénomène » qui possède une connotation plus large : les phénomènes comprennent les choses (objets réels ou effectifs, pris dans la causalité) et les permanents.

3 Connu = perçu = réalisé.

4 Lati Rimpoché and Jeffrey Hopkins, Mind in Tibetan Buddhism, Snow Lion. Toutes les citations suivantes du même auteur ont la même référence.

5 En général j’évite par convention de mettre un pluriel aux mots sanskrits.

6 George Dreyfuss, Recognizing Reality : Dharmakirti’s Philosophy and Its Tibetan Interpretations, SUNY. Idem qu’en note 8.


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