Epistémologie cognitive

Possesseurs d’objets et cognitions avérées


LES POSSESSEURS D’OBJETS


Texte Racine


La définition d’une chose qui est un possesseur d’objet1 est : une chose qui possède son objet respectif. Lorsqu’ils sont divisés les possesseurs d’objet ont trois catégories  : les personnes, les cognitions et les sons expressifs.


La définition d’une personne est : un être imputé en dépendance de ses cinq agrégats. Le soi, le je et la personne sont synonymes2.


La définition d’une cognition ( buddhi / lo ) est : ce qui connaît ( un connaissant / samvedana / rigpa ).


La définition d’une conscience ( jnana / shepa ) est : ce qui est lumineux (ou clair) et connaissant.


Cognition, connaissant et conscience sont synonymes.


Lorsque les cognitions sont divisées elles ont deux aspects : les cognitions initiales avérées ( pramana ) et les cognitions qui ne sont pas initiales et avérées.


Commentaire


Les objets possédés par les personnes sont les diverses formes de cognitions, de capacités et de possessions matérielles.

La personne est imputée en général sur les cinq agrégats mais pour les Sautantrika en dernière analyse c’est la conscience mentale qui est la base d’imputation.


Certains disent que "lumineux" réfère à l’objet qui apparaît clairement de son côté et connaissant réfère au sujet, la cognition qui appréhende ou réalise son objet. D’autres disent que les deux réfèrent à la conscience, le sens étant que la conscience est "ce qui illumine et connaît son objet". Une autre façon de la comprendre est que "lumineux" réfère à l’entité de la conscience et "connaissant" à sa fonction.

Lati Rimpoché


« Lumineux » réfère à la propriété mentale d’éclairer les choses, à savoir de les révéler, tandis que "connaissant" décrit la faculté de l’esprit d’appréhender les choses qui lui apparaissent.

Dreyfuss


Texte Racine


La cognition initiale avérée


La définition d’une cognition initiale avérée : un connaissant nouveau infaillible.


La nécessité d’exprimer les trois facteurs de la définition vient du fait que "nouveau" empêche qu’une cognition subséquente soit une cognition initiale avérée, "infaillible" empêche qu’une conscience qui suppose correctement soit une cognition initiale avérée et "connaissant" empêche qu’une faculté sensorielle physique soit une cognition initiale avérée.


Commentaire


Les cognitions initiales avérées ont la particularité d’être à l’origine de l’appréhension de l’objet tandis que les cognitions subséquentes sont induites par la force des cognitions initiales. Les prasangika soutiennent qu’une cognition avérée n’a pas à réaliser sont objet nouvellement et donc qu’une cognition subséquente est aussi avérée.

Toutes les consciences d’un Bouddha sont des cognitions initiales avérées. Le Bouddha est une personne valide car tous les êtres peuvent s’en remettre à lui.


Les cinq facultés sensorielles ne sont ni les organes sensoriels grossiers que sont l’œil, le nez, etc., ni des consciences. Ils sont constitués de matière "claire" (subtile) résidant dans les organes sensoriels qui ne peut être vue que par certains types de clairvoyance. La faculté de la conscience mentale, elle, n’est pas physique et n’a donc pas de forme. Elle réfère à un moment précédent de n’importe qu’elle des six consciences.

J. Hopkins3


Texte Racine


Lorsque les cognitions initiales avérées sont divisées elles ont deux catégories  : directes et inférentielles.

La cognition initiale avérée directe

La perception directe en général


La définition d’une cognition qui est une perception directe (pratyaksa)  : un connaissant qui est sans conceptualité et non-erroné.


La perception directe est libre de la conceptualisation qui consiste à joindre (à l’objet) un nom et une catégorie.

Dignaga4


Lorsqu’elles sont divisées les perceptions directes ont quatre catégories : sensorielles, mentales, aperceptives et yogiques.

La perception directe sensorielle


La définition d’une perception directe sensorielle est : un connaissant sans conceptualité et non-erroné qui est produit en dépendance de sa propre condition souveraine particulière à savoir une faculté sensorielle physique.


Lorsqu’elles sont divisées les perceptions directes sensorielles ont trois catégories : la cognition initiale avérée, la cognition subséquente et la cognition à laquelle apparaît un objet sans que celui ci soit identifié, qui sont des perceptions directes sensorielles.


Divisé d’une autre façon il y en a cinq : appréhendant les formes, les sons, les odeurs, les goûts et les objets tactiles.


La définition d’une perception directe sensorielle appréhendant la forme est : un connaissant sans conceptualité et non-erroné qui est produit en dépendance de sa propre condition souveraine, la faculté sensorielle visuelle, et sa condition objectale, une forme. Idem pour les autres.

La perception directe mentale


La définition d’une perception directe mentale est : une conscience qui est "connaisseur d’un autre" sans conceptualité et non-erroné et qui est produite en dépendance d’une faculté mentale qui est sa propre condition souveraine non-commune.


Lorsqu’elles sont divisées les perceptions directes mentales ont trois catégories : la cognition initiale avérée, la cognition subséquente et la cognition à laquelle apparaît un objet sans que celui ci soit identifié, qui sont des perceptions directes mentales.


Commentaire


Les cognitions avérées sont la perception et l’inférence. Il n’y en a que deux parce que l’objet à connaître n’a que deux aspects. En dehors du spécifique (sva-lakshana) et de l’universel (samanya-lakshana)5 il n’y a pas d’autre objet à connaître et nous prouverons que la perception n’a pour objet que le spécifique et l’inférence, l’universel.

Le spécifique 1) a le pouvoir de produire des effets, b) est unique, c) n’est pas indiquable par un mot et d) est appréhendable sans dépendre de facteurs autres telles que les conventions verbales.

L’universel a) n’a pas le pouvoir de produire des effets, b) est commun à de nombreuses choses, c) est indiquable par un mot et d) n’est pas appréhendable sans dépendre de facteurs autres telles que des conventions verbales.

Dignaga


La faculté mentale est n’importe quelle conscience qui précède la perception directe mentale. Connaisseur d’un autre est mentionné pour exclure l’aperception.


Tout ce qui est la cause d’une cognition est sa condition souveraine mais la condition souveraine non-commune d’une conscience sensorielle est uniquement sa faculté sensorielle respective telle que la faculté visuelle, etc. Pour une conscience mentale directe appréhendant la forme il s’agit du dernier moment de la conscience visuelle qui la précède.

Lati Rimpoché







Texte Racine

La perception directe aperceptive

La définition d’une aperception est : ce qui possède l’aspect de ce qui appréhende.


La définition d’une perception directe aperceptive est : ce qui possède l’aspect de l’appréhendeur et qui est sans conceptualité et non-erroné.


Lorsqu’elles sont divisées les perceptions directes aperceptives ont trois catégories : la cognition initiale avérée, la cognition subséquente et la cognition à laquelle apparaît un objet sans que celui ci soit identifié qui sont des perceptions directes aperceptives.


Commentaire


L’objet d’une aperception est toujours une autre conscience, jamais un objet externe. Chaque aperception est une même substance avec la conscience qu’elle prend pour objet.

L’aperception n’est ni une conscience principale ni un facteur mental. Toute conscience est appelée "connaisseur d’un autre" car elle perçoit son propre objet mais elle possède aussi sa qualité de clarté et de cognition et cet état est appelé aperception. Même une conscience erronée possède une aperception. Pour illustrer l’aperception on peut mentionner la boule de cristal sur un tissu bleu.


Afin d’identifier l’appréhendé et l’appréhendeur il faut savoir que le bleu qui est l’objet de la conscience visuelle appréhendant le bleu est "l’appréhendé" tandis que la conscience est "l’appréhendeur". La conscience visuelle appréhendant le bleu voit l’aspect du bleu et est donc appelée "ce qui possède l’aspect de l’appréhendé", tandis que la conscience qui fait l’expérience de cette conscience visuelle voit l’appréhendeur lui-même et est ainsi appelée "ce qui possède l’aspect de l’appréhendeur".

Lati Rimpoché


Texte Racine


La perception directe yogique


La définition d’une perception directe yogique est : ce qui est généré en dépendance de sa propre condition dominante non-commune, à savoir une stabilisation méditative qui est une union de la pacification mentale (shamata / shiné) et de l’introspection spéciale (vipassana / lagtong), qui est un connaisseur d’autrui exalté dans le continuum d’un saint (arya) et qui est libre de conceptualité et non-erroné.

Lorsqu’elles sont divisées elles sont de deux sortes : la cognition initiale avérée et la cognition subséquente qui sont des perceptions directes yogiques.

Aucune cognition qui est une perception directe yogique ne saurait avoir un objet apparaissant qui ne serait pas identifié car toute perception directe yogique identifie nécessairement son objet de compréhension. Dharmakirti dit à ce propos : "Simplement en voyant, ceux qui sont de grande intelligence identifient tous les aspects."


Commentaire


La façon dont l’union de la pacification mentale et de l’introspection spéciale agit comme condition subjective est la suivante : un yogi médite sur un des seize aspects des quatre nobles vérités, tel que l’impermanence, et analyse par l’introspection spéciale sur la base du calme mental. Les deux, introspection et calme, deviennent une seule conscience et de là est issue une cognition directe yogique qui est infaillible et non-conceptuelle.


Les quatre types de perceptions directes peuvent être ramenés à deux : perception directe sensorielle et mentale. Pourquoi alors en distinguer quatre ? La raison est de distinguer du point de vue de leurs productions. La perception directe sensorielle est produite à travers la rencontre d’un objet et d’une faculté sensorielle. La perception directe yogique est produite par la force de la méditation. La perception directe mentale est produite soit à travers la force d’une cognition directe antérieure, telle que la perception directe mentale appréhendant les formes, les sons, les odeurs, les goûts et les tangibles, soit à travers la force de la méditation, telles que les clairvoyances. La perception directe aperceptive est probablement produite par la force de la conscience qui est son objet d’expérience, quoique cela ne soit pas mentionné clairement dans les traités.

Adapté de Lati Rimpoché

1 L’expression « possesseur d’objet » est certes baroque, voir inélégante, mais elle a le mérite d’éviter le terme de « sujet » qui est pour le moins chargé ontologiquement dans les traditions non bouddhiques. Possesseur d’objet laisse d’emblée comprendre que ce qui possède et ce qui est possédé sont relatifs l’un à l’autre et qu’il ne saurait exister de sujet dont l’essence est autonome et indépendante.

2 Ceci est très important à retenir pour la suite ; dans ce contexte les trois expressions ont le même signifié ou la même référence.

3 Jeffrey Hopkins, Meditation on Emptiness, Wisdom Publications.

4 Dignaga, Pramanasamuccaya, traduction partielle par M. Hattori, On perception, Cambridge : Harvard.

5 Lakshana = caractère + sva = propre ; caractère propre = chose en soi = spécifique ; Samanya = général ; caractère général = universel.


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