Ce qui suit est juste une suite de
réflexions provisoires faites il y a quelques années à
destination d’un public non spécialisé. Je pense
que la situation est beaucoup plus complexe, notamment à
propos de la logique propositionnelle dont je n’ai pas tenu
compte ici.
Pour ceux qui peuvent lire l’anglais
et approfondir on peut se reporter aux articles pertinants ICI
ou LA
(attention, les pages sont lourdes à charger).
Pour approfondir :
Foundations
of Dharmakirti’s Philosophy
Reason’s
Traces : Identity and Interpretation in Indian and Tibetan Buddhist
Thought
Scripture,
Logic, Language Essays on Dharmakirti and his Tibetan Successors
En ligne :
Tibetan
philosophy
Buddhist
Logic and Ontology. A Survey of Contemporary Studies
La logique telle qu’elle est utilisée
dans le bouddhisme est assez proche de la logique occidentale. Les
principes de bases en sont similaires. Un rappel de ces principes
selon Aristote peut être utile. Ce qui suit est issus de
l’ouvrage généraliste "Vent de philo" de
Roger Caratini.
Les citations seront entre guillemets.
L’art de passer de manière
logique ou rationnelle, c’est à dire sans contradiction, d’une
proposition à une autre, est celui du syllogisme. Il y a un
sujet dont on cherche à savoir s’il possède ou non un
attribut, sujet et attribut étant les termes d’une
proposition. Les termes sont en fait des classes.
Par ailleurs on parle de prédication
lorsqu’on relie un phénomène à une propriété,
celle ci étant un prédicat.
En ce qui concerne les termes (ou
classes, ensembles) ils possèdent deux caractères :
l’extension et la compréhension.
"L’extension décrit la
grandeur de la collection correspondante... Quand l’ensemble
représenté par un terme x est inclus dans un
ensemble plus vaste désigné par le terme y, x
est souvent dit espèce par rapport à y et y
est dit genre par rapport à x. Le terme de plus grande
extension possible est "Être"".
Dans le bouddhisme il s’agit du
"Sans-soi".
"La compréhension est
l’ensemble de tous les caractères communs à tous les
individus (=termes singuliers) appartenant à la classe
désignée par le terme, c’est à dire tous les
prédicats qu’on peut leur rapporter. Plus l’extension est
grande, plus la compréhension est petite, et inversement ; on
exprime cela en disant que l’extension et la compréhension
d’un terme varient en raison inverse l’une de l’autre."
Une chose importante à noter est
que "contraire et contradictoire n’ont pas du tout le même
sens : deux propositions sont contradictoires si "une
proposition p est vrai alors sa contradictoire est fausse et
réciproquement (la vérité de A, préalablement
démontrée, entraîne la fausseté de O et
inversement)" et elles sont contraires si "la vérité
d’une proposition entraîne la fausseté de l’autre mais
que la réciproque n’est pas toujours vraie (« Nul homme
n’est blanc" est faux, et son contraire "Tout homme est
blanc" est fausse elle aussi ).
L’exemple le plus simple de syllogisme
est de la forme :
Tout y est z ;
or Tout x est y
;
donc Tout x est z.
Dans un tel syllogisme, les deux
premières propositions sont appelées prémisses,
la troisième est la conclusion. Ces propositions font
intervenir trois termes d’inégales extensions : le plus étendu
est le grand terme, celui dont l’extension est la plus petite
est le petit terme et le terme d’extension intermédiaire
est le moyen terme. Ajoutons qu’on appelle prémisse
majeure celle qui contient le grand terme et prémisse
mineure celle qui contient le petit terme.
Les règles concernant les termes
sont au nombre de quatre :
1) il y a trois termes et trois termes
seulement dans un syllogisme ;
2) le moyen terme ne doit jamais
apparaître dans une conclusion ;
3) le moyen terme doit être pris
au moins une fois dans une proposition universelle ;
4) les termes ne doivent pas avoir une
plus grande extension dans la conclusion que dans les prémisses."
Le syllogisme bouddhique est exprimé
différemment mais repose sur une même logique.
Dans le syllogisme "le son est
impermanent car il est un effet produit" les termes par rapport
au syllogisme aristotélicien sont répartis ainsi :
son=x, effet produit=y et impermanent=z. Il se dit ainsi :
Tout x est z car il est
y.
L’établissement du sujet est la
vérification que tout x est y. C’est la
vérification que le sujet x est le prédicat y
ou encore que la prédication de y au sujet x est
correcte et cela correspond à la seconde proposition
d’Aristote : tout x est y.
Le recouvrement positif est la
vérification que tout y est recouvert par z. Et
correspond à la première proposition d’Aristote : tout
y est z.
Le recouvrement inverse est la
vérification que tout non-z est non-y sachant
que cela est implicitement réalisé lors de la
réalisation du recouvrement positif. Cette proposition
n’apparaît pas chez Aristote mais cela n’a pas de
conséquence puisque chez ce dernier cette règle est
aussi implicitement réalisée.
Enfin d’après Aristote un
syllogisme repose sur trois principes fondamentaux :
" 1) le principe d’identité,
qui affirme qu’un terme, pris sous le même rapport, est
identique à lui-même (A est A) ;
2) le principe de contradiction, qui
affirme que deux propositions contradictoires ne peuvent être à
la fois vraies ou à la fois fausses ;
3) le principe du tiers exclu, qui
affirme que, de deux propositions contradictoires, si l’une est
vraie l’autre est fausse réciproquement, sans qu’il y ait de
troisième solution possible."
Ces conditions sont acceptées
telles qu’elles dans la logique bouddhique en dépit de ce
qu’une confusion, née d’une mauvaise compréhension du
Madhyamaka, a pu laisser entendre. Lors de raisonnements par
l’absurde, de conséquences (dont est tiré le nom des
prasangika, prasanga=conséquence),
ont arrive à la conclusion qu’un phénomène x
n’est pas A, qu’il n’est pas non plus non-A (violation
du principe de contradiction ), qu’il n’est pas non plus A et
non-A, (violation du principe du tiers exclu car en dehors de A
et de non-A il ne saurait exister une troisième classe) et
enfin qu’il n’est ni A ni non-non-A.
Enfin pour terminer rapidement sur ce
sujet qui fut et demeure un grand sujet de débat, on pourrait
considérer que lorsqu’il est dit que la forme est non-forme
par exemple, il s’agit d’une violation du principe d’identité.
Si cela était exact, rien ne pourrait être dit sur rien
ce qui est une tentation que certains ont franchie en référant
au grand silence mystique de la réalisation de la vacuité.
Mais cela ressemble aussi à la confusion classique, qui est
aussi une critique constante que les madhyamika
ont du essuyer, qui dérive "rien n’a de sens" de
"rien n’existe en soi" ou "rien n’a d’identité
propre". La confusion vient de ne pas différencier
l’analyse conventionnelle de l’analyse ultime.
Pour terminer ces citations de "Vent
de philo" voici un passage qu’il est intéressant de
rapprocher des conclusions de Dignaga et Dharmakirti quant aux deux
seuls modes de cognitions avérées, à savoir la
perception directe et l’inférence, acceptées en raison
du fait qu’il n’y a que deux types de phénomènes : les
particuliers et les universaux, conclusion qui fut aussi l’objet de
nombreux débats dans l’épistémologie indienne,
avec les non-bouddhistes cette fois.
La formalisation de la logique a rendu
possible l’étude de la forme de nos jugements et ceci
indépendamment de leurs contenus. On remarque une étude
similaire dans le bouddhisme, initiée comme nous l’avons vu
par les maîtres Vasubhandu, Dignaga
et Dharmakirti pour ne citer que les plus connus. On les appelle
d’ailleurs les logiciens.
Mais en occident cette formalisation a
été poussée très loin.
La logique ayant été
étudiée indépendamment du contenu des
propositions elle a courut le risque de devenir vide de sens et une
immense tautologie :
"Ce sont là les réflexions
de départ du précurseur du Cercle de Vienne, Ernst Mach
: la vérité n’est pas dans l’expression logique mais
dans les expériences sensibles premières. Peu à
peu des penseurs comme Carnap, Wittgenstein, Moritz Schlick, Neurath,
etc., en sont arrivés à poser le problème de la
science sous la forme suivante :
- la logique est un système
formel ;
- les mathématiques sont un
système formel ;
- les mathématiques ne peuvent
se déduire de la logique, à moins de poser
arbitrairement un axiome de réductibilité (des
mathématiques à la logique) ;
- les mathématiques ne se
réduisent pas au seul formalisme ; il faut y ajouter
l’intuition des entiers naturels (intuitionnisme)
- les sciences particulières
les plus évoluées peuvent s’exprimer à l’aide
des mathématiques (c’est le cas de la physique quantique)
- ces mêmes sciences ne se
réduisent pas à leurs seuls modèles
mathématiques : elles reposent sur des expériences
fondamentales ;
- les autres sciences n’ont pas
atteint le stade mathématisable de
la physique quantique, mais rien n’interdit de penser qu’elles ne
l’atteindront pas un jour ;
- dans ces conditions on peut ramener
toute science à deux éléments, l’un empirique et
l’autre logique (formel), et la science parfaite est celle dont le
formalisme sera parfaitement adéquat à la totalité
des expériences possibles.
La construction d’une science parfaite
doit donc se faire en plusieurs étapes
1 - recueillir toutes les expériences
possibles : c’est l’étape empirique ;
2 - construire un système formel
d’expressions parfaitement logiques, c’est à dire un langage
formel parfait : c’est le rôle de la syntaxe ;
3 - analyser ce langage non seulement
du point de vue de ses expressions, mais aussi de ses significations
: c’est le rôle de la sémantique ;
4 - étudier enfin ce langage en
référence avec ses usagers, c’est à dire des
individus qui réagissent aux signes de ce langage : c’est le
rôle de la pragmatique."
Cela est sans doute à rapprocher
de ce qui est dit à la page 4 du présent texte, à
savoir que tout phénomène est l’objet appréhendé
d’une conscience conceptuelle. On peut ne pas être d’accord
mais si on accepte cela il s’en suit que la meilleure chose à
faire est de s’efforcer de rendre compte des phénomènes
avec le plus d’exactitude possible et donc avec des outils
conceptuels (syntaxe, règles logiques, etc. ) irréprochables,
ce qui est justement le but de l’étude épistémologique,
par exemple avec le genre de texte qui est ici présenté.