Les onze modes cognitifs
salutaires
Les cinq modes cognitifs constants
accompagnent toute cognition mais les cinq modes cognitifs
déterminatifs surviennent seulement dans le contexte
d’accompagnement d’une cognition vertueuse. Malgré
cela ils ne sont pas salutaires de leur propre force, tandis que les
onze qui suivent le sont.
La foi (shradda)
La foi apprécie et admire les
qualités salutaires, les êtres qui les possèdent
et enfin souhaite les faire siennes.
Selon l’Abhidharmasamuccaya
c’est : « la conviction entière et ferme
à l’égard de ce qui existe, la joie sereine
relative aux bonnes qualités et l’aspiration à la
capacité. Sa fonction consiste à donner une base à
la volonté ».
Elle s’oppose aussi au mode
cognitif d’absence de foi. Selon sa nature on en distingue
trois sortes :
La foi d’admiration : c’est
une réjouissance dans les qualités d’autrui,
parfois appelée « foi limpide » dans le sens
où elle est comme un joyau (magique) qui transforme l’eau
boueuse de la jalousie en eau limpide. Elle est un fondement à
toutes les qualités et à la destruction des
perturbations.
La foi d’adhésion :
c’est une confiance obtenue à travers la conviction de
la validité des enseignements, même lorsqu’on est
incapable d’en faire l’expérience directe à
ce stade. Si le raisonnement l’appuie par sa compréhension
c’est encore mieux.
La foi d’aspiration : c’est
le souhait d’atteindre un but élevé ou vertueux.
Il ne faut pas confondre désirer
et aspirer. Un désir sans aspiration est comme goûter
aux choses du monde, ce qui est une cause d’attachement et donc
d’erreur. Une aspiration sans désir est comme la
contemplation de la souffrance de l’existence conditionnée.
On aspire à le réaliser mais cela ne crée pas de
plaisir associé au désir. Une aspiration qui est aussi
un désir est comme la joie de la contemplation des qualités
des Trois Joyaux ou de notre Maître spirituel. La haine, par
exemple, n’est ni l’un ni l’autre.
Il y a aussi une différence avec
le respect. Ce dernier est un degré supérieur acquis
par l’écoute, la contemplation et la méditation. [1]
La conscience morale
(hri)
La conscience morale est la honte, vis
à vis de soi-même, de mal faire. Sa fonction est
d’éviter une conduite non-salutaire.
Elle contribue, lorsque l’on a
pris des vœux par exemple, à éviter de les
enfreindre.
La considération
éthique (apatrapya)
C’est la honte, vis à vis
d’autrui, de mal faire. Sa fonction est la même que
précédemment.
C’est la même chose que
pour la conscience morale avec cette différence que l’on
évite de faire le mal par considération pour autrui,
y-compris par considération pour les êtres clairvoyants,
comme les Bouddha, qui savent ce que nous faisons.
Ces deux modes cognitifs sont
essentiels pour l’adoption d’une vie éthique.
L’absence de
convoitise (alobha)
C’est le non-attachement aux
plaisirs de l’existence cyclique. Sa fonction est d’arrêter
les comportements non-salutaires.
L’attachement aux plaisirs de
l’existence cyclique nous amène à agir en vue de
leur obtention, et ces actions sont très souvent négatives
et donc mènent à la souffrance et à
l’insatisfaction.
Il y a une absence de convoitise
partielle, envers certains objets, et une autre qui est complète.
Par ailleurs, on peut en distinguer
trois niveaux : celle des êtres de capacité
inférieure qui se détache des plaisirs de cette vie-ci,
celle des êtres de capacité moyenne qui se détache
des plaisirs de l’ensemble de l’existence cyclique (des
trois royaumes) et enfin celle qui se détache de la béatitude
de la libération pour soi-même.
L’absence de convoitise se
développe en contemplant l’insatisfaction de l’existence
cyclique.
L’absence de haine
(advesa)
Dans les termes de
l’Abhidharmasamuccaya c’est : « L’absence
de malveillance à l’égard des êtres
vivants, de la souffrance et des conditions de la souffrance. Sa
fonction consiste à donner une base à l’arrêt
de la mauvaise conduite ».
La haine peut être dirigée
envers des êtres vivants mais aussi envers des objets ou des
circonstances. Il existe quatre méthodes qui peuvent nous
aider à développer l’absence de haine :
Ne pas agresser autrui quand on est
agressé.
Ne pas frapper autrui quand on est
frappé.
Ne pas se mettre en colère quand
quelqu’un l’est envers soi.
Ne pas critiquer autrui quand on est
critiqué.
En bref, ne pas répondre, ce qui
demande de la patience envers la souffrance.
L’absence
d’illusion (amoha)
Dans les termes de
l’Abhidharmasamuccaya : « C’est la
connaissance ou le discernement concernant les résultats des
actions, concernant la doctrine ou la compréhension ».
Sa fonction est comme précédemment.
L’absence d’illusion est
une sorte de savoir qui existe spontanément à la
naissance ou qui se développe par la pratique. Dans le dernier
cas c’est le résultat de l’écoute, de la
réflexion et de la contemplation des enseignements.
La différence avec la sagesse
est que celle-ci discrimine de par son propre pouvoir, tandis que
l’absence d’illusion est la faculté de ne pas
avoir de confusion vis à vis d’un objet et d’éviter
des actes non-salutaires.
Les trois derniers modes cognitifs sont
la racine de toutes les actions physiques, verbales et mentales
salutaires. Tous les enseignements du Bouddha visent la libération
de la convoitise, de la haine et de l’illusion.
La vigueur (virya)
Selon les termes de
l’Abhidharmasamuccaya c’est : « un effort
mental ferme tendant vers les choses favorables soit dans la
préparation, soit dans la pratique, soit dans l’absence
de faiblesse, soit dans l’absence de régression, soit
dans l’insatisfaction. Sa fonction consiste à réaliser
la plénitude et l’accomplissement dans la direction
favorable ».
C’est un mode cognitif qui se
réjouie dans la vertu. La vigueur ou l’effort visant des
choses neutres ou négatives ne sont pas la vigueur dont il est
question ici.
Il y a cinq types de vigueurs :
La vigueur comme une armure :
c’est l’attitude générée avant de
s’engager dans une action salutaire de manière à
ce qu’il n’y ait pas d’hésitation. Par
exemple la grande décision de subir les souffrances des enfers
pour le bien d’un seul être.
La vigueur de l’accomplissement :
c’est l’enthousiasme dans l’action, comme par
exemple d’aider autrui.
La vigueur courageuse : c’est
se lancer dans l’action sans découragement. Elle sert à
mener l’action à son terme sans abandonner. On peut la
développer en pensant aux êtres éveillés
qui ne se sont jamais découragé et penser : « s’ils
ont pu le faire, moi aussi je le peux ». La familiarité
avec ce qui est salutaire est aussi utile sachant que la vertu est
par nature infiniment développable et en arrive à être
indestructible tandis que la non-vertu n’est pas illimitée
et est toujours potentiellement destructible par la vertu.
La vigueur irréversible :
aucune circonstance ni personne ne peuvent l’abattre. En
portant les habits de la vigueur nos actes sont purs, paisibles et
cela nous donne de la force.
La vigueur insatiable : elle ne se
contente pas d’un petit résultat. Il y a de nombreux
niveaux de savoirs et de réalisations à atteindre. Sans
un ensemble complet de causes et d’empreintes il est impossible
d’atteindre un ensemble complet de résultats. Donc, si
les actes salutaires sont vastes, les savoirs et réalisations
le seront aussi. Chandrakirti a dit :
« Toute connaissance résulte de la vigueur ;
la vigueur est la cause de l’accomplissement des deux
accumulations de mérites et de sagesse ».
Dans le Lam-rim il y a un chapitre sur
l’importance de la vigueur et les fautes de la paresse,
particulièrement celle qui remet à plus tard. Celle-ci
survient toujours dans des situations d’actes vertueux, lorsque
nous devenons complaisants avec nous-mêmes. Nous pouvons la
contrecarrer en contemplant l’opportunité de la
précieuse renaissance humaine, la brièveté de la
vie et l’imminence de la mort.
La relaxation
(prashrabdhi)
C’est la maniabilité
corporelle et mentale qui abandonne la rigidité et à
pour fonction l’élimination des obstructions.
L’application au salutaire est ainsi maîtrisée.
On distingue la relaxation corporelle
qui rend le corps léger et fort et la relaxation mentale qui
permet de rester concentré sans fatigue.
La relaxation et la concentration se
renforcent mutuellement. La distraction étant éliminée
les obstructions n’ont plus d’emprise.
La diligence (apramada)
La diligence protège l’esprit
des attitudes défavorables tout en le maintenant fermement
dans l’absence de convoitise, de haine et d’illusion. Sa
fonction consiste à la réalisation du bonheur mondain
et supra-mondain.
La diligence peut être appliquée
de cinq façons :
Concernant les activités du
passé ; c’est la prise de conscience des fautes
commises et la purification de celles-ci. Les fautes corporelles sont
purifiées par des actes corporels tels que les prosternations,
la circumbulation, etc. Les fautes verbales
par la récitation de prières, mantras, etc. Les fautes
mentales par la décision de ne pas les reproduire à
l’avenir.
Concernant les activités du
futur ; c’est la conscience des fautes possibles à
l’avenir avec l’intention de ne pas les commettre et de
les purifier si besoin.
Concernant les activités
présentes ; c’est d’être vigilant dans
le moment présent quant aux fautes et la purification
immédiate si besoin.
Concernant les attitudes justes ;
c’est maintenir l’esprit dans des attitudes justes que
l’on est en train d’adopter.
Concernant les attitudes justes du
passé ; c’est souhaiter conserver désormais
des attitudes justes en pensant qu’il aurait été
tellement mieux de le faire dans le passé.
En bref, la diligence est le vœux
de demeurer dans des attitudes salutaires et de ne jamais en être
séparé à l’avenir. Une façon d’être
diligent est d’être conscient de la prochaine naissance
qui arrive à grands pas. Dans cet esprit il nous faut réaliser
que nous ne pouvons faire autrement que de suivre la voie tracée
par les actes positifs et négatifs.
Les quatre portes menant à ce
qui n’est pas salutaire sont :
L’absence de diligence.
Ne pas connaître les vœux
que l’on a pris.
Être empreint à des
perturbations excessives.
Manquer de considération pour
nos vœux.
L’équanimité
(upeksha)
Selon les mots de
l’Abhidharmasamuccaya : « C’est l’égalité
de l’esprit, la stabilité de l’esprit, l’état
d’esprit désintéressé et constant, qui est
opposé aux états impurs, et qui est basé sur
l’absence de convoitise, de haine et d’illusion,
accompagné de vigueur. Sa fonction consiste à ne pas
donner l’occasion aux perturbations ».
Dans ce contexte il ne s’agit pas
de l’équanimité des quatre incommensurables
(amour universel, compassion et joie), ni de l’équanimité
qui demeure sans attachement ni aversion. C’est plutôt
l’équanimité qui est le stade de la
non-application lors du développement du calme mental. Lorsque
l’on cultive le calme mental les deux principaux obstacles sont
la distraction et l’engourdissement. La vigilance et
l’introspection servent à les repérer et à
appliquer leurs antidotes respectifs. Mais passé un certain
stade il n’est plus besoin de maintenir ces deux modes ;
au contraire, leur application empêche un calme mental plus
profond. L’équanimité est cette non-application
qui remédie à cette faute.
La non-violence (ahimsa)
C’est la compassion qui est une
absence de haine et dont la fonction est de ne pas nuire à
autrui.
La compassion est le souhait que les
êtres soient libres de souffrance mais la non-violence a aussi
la capacité d’en supporter les conséquences
désagréables pour soi-même.
Le Bouddha a déclaré qu’on ne saurait être
un des ses disciples si l’on nuit aux autres.
Rappel sur les divers types de vertus
Il y a quatre types principaux de
vertus
La vertu par nature : c’est
comme une médecine naturelle qui a le pouvoir de guérir.
Les onze modes cognitifs vertueux sont ainsi. D’autres ont
besoin de modes supplémentaires pour l’être.
La vertu par association : ce sont
les cognitions principales et les modes cognitifs qui sont vertueux
de par leur association aux onze précités. C’est
comme une diète qui accompagne le traitement.
La vertu par motivation : ce sont
les actes corporels et verbaux motivés par un esprit positif.
C’est comme le lait que donne une vache qui a été
bien nourrie.
La vertu ultime : c’est le
Nirvana, la libération de l’existence cyclique. Plus
particulièrement c’est la cessation véritable de
certaines perturbations. Cette acceptation de la vertu n’est
pas celle qui convient aux phénomènes composés
que sont les autres vertus qui naissent de causes et conditions. On
parle ici de vertu ultime en regard de l’existence cyclique.
C’est assez logique puisque la non-vertu mène à
l’existence cyclique tandis que la vertu mène à
la libération. La vacuité peut aussi être appelée
vertu ultime car en appliquant l’esprit sur elle les
perturbations cessent. La vertu ultime est comme le bonheur que nous
éprouvons lorsque nous sommes débarrassés de la
maladie.
Un autre type de vertu est la vertu
subséquente qui réfère aux empreintes laissées
par les actes vertueux.
Chacune des onze vertus naturelles
(modes cognitifs vertueux) possède des vertus associées
(les cognitions principales et d’autres modes cognitifs). Tout
acte motivé par ces onze est donc une vertu motivée,
qui produit une vertu subséquente qui mène en
fin de compte à la vertu ultime.
Une autre façon de diviser les
vertus renvoie à huit types :
La vertu innée : les êtres
du monde du désir et du monde de la forme peuvent générer
des vertus spontanément. Cela est dû aux empreintes
laissées par les efforts des vies passées.
La vertu par l’effort :
celle que l’on atteint en rencontrant un maître spirituel
et en écoutant, réfléchissons et méditons
ses enseignements.
La vertu pratiquée en vis à
vis : c’est celle qui est pratiquée face au champs
de mérite (refuge).
La vertu par l’aide à
autrui : c’est la vertu pratiquée à travers
l’aide portée à autrui, par exemple à
travers les quatre façon d’amener des gens au Dharma :
donner une aide matérielle, parler plaisamment, expliquer
clairement ce qui est à faire et ce qui n’est pas à
faire et montrer par l’exemple.
La vertu de soutien : c’est
la vertu qui soutient les gens dans la voie et les empêche de
se diriger vers les royaumes d’égarement.
La vertu comme antidote : c’est
la pratique de tout antidote temporaire, comme l’amour qui
contrecarre la haine, la contemplation du repoussant pour
contrecarrer l’avidité, etc. C’est aussi la
pratique des antidotes définitifs comme la contemplation des
seize aspects de la voie de la vision (réalisation directe de
la vacuité).
La vertu pacificatrice : cela
réfère aux divers niveaux de cessations véritables.
Les cessations véritables sont les cessations partielles ou
entières des perturbations. La cessation des perturbations est
atteinte par le sentier de méditation (parmi les cinq
sentiers) qui est la pacification des perturbations innées ou
acquises.
La vertu correspondante aux causes :
par exemple les dix pouvoirs ou les quatre dépassements de la
peur d’un Bouddha, qui correspondent aux causes créées
à cet effet.
On comprendra aisément la
définition des types de non-vertus selon ce qui vient d’être
décrit.