L’esprit et ses modes cognitifs

Attachement, aversion, orgueil


Les six perturbations racines



De façon générale, une perturbation est un mode cognitif qui rend l’esprit agité et difficile à contrôler. La perturbation racine de base est l’ignorance. Si l’on parle des trois perturbations racines, il s’agit de l’attachement, de l’aversion et de l’ignorance. Lorsque l’on parle de six perturbations racines, il s’agit de l’attachement, de l’aversion, de l’orgueil, de l’ignorance, du doute et des vues fausses.


L’attachement (raga)


L’attachement est un mode cognitif qui perçoit un objet contaminé comme attractif et qui souhaite le posséder. Sa fonction est de créer l’insatisfaction (dukkha).

De toutes les perturbations c’est le plus difficile à éliminer car il ne souhaite pas être séparé de l’objet. On le compare à de l’huile sur un tissu, les autres perturbations étant plutôt comme de la saleté qu’il est plus aisé de nettoyer.


Il y a trois types d’attachements selon le royaume (mode) d’existence :


L’attachement du royaume du désir recherche l’expérience des cinq objets désirables (liés aux cinq sens).

L’attachement du royaume de la forme recherche le bonheur des quatre absorptions méditatives.

L’attachement du royaume du sans-forme recherche l’état des quatre niveaux du sans forme.


Certaines personnes ont eu ou ont la notion que seul le royaume du désir est un enchaînement à l’existence cyclique et que les états des royaumes de la forme et du sans-forme sont la libération1.


L’attachement augmente le désir mais il faut distinguer cela de la recherche et du désir de ce qui est salutaire, qui n’est pas un attachement. On peut le comprendre si l’on pense à la fonction et au mécanisme de l’attachement. La foi ou l’aspiration rendent au contraire l’esprit plus paisible.


L’attachement produit l’insatisfaction dans cette vie ou dans les vies futures. La renaissance dans l’existence cyclique a une cause et c’est toujours l’attachement qui est en la source. Pour qu’une action (karma), qui peut être motivée par l’attachement, la colère ou autre, soit la cause projetante d’une renaissance, il faut qu’au moment de la mort elle soit nourri par les conditions que sont l’avidité, la saisie et l’existence2, qui ont tous trois la nature de l’attachement.


L’aversion (pratigha)


L’aversion est une attitude malveillante à l’égard d’un être vivant, de l’insatisfaction en soi ou de la cause de l’insatisfaction en soi. Sa fonction est de rendre malheureux et d’accumuler les attitudes mauvaises.


L’aversion envers l’insatisfaction est par exemple de ne pas supporter la maladie, ou quoique ce soit qui procure un désagrément. L’aversion envers la cause de l’insatisfaction est par exemple à l’encontre d’une objet qui nous a fait mal.


En ce qui concerne l’aversion envers un être, on peut considérer les neuf raisons d’éprouver de l’aversion envers un ennemi : Un ennemi nous a nuit, nous nuit ou nous nuira ; A nuit, nuit ou nuira à un ami ; a aidé, aide ou aidera un ennemi.

Comme le dit Shantidéva3, l’aversion empêche de vivre en paix, heureux et dans la joie. De plus notre apparence devient repoussante, nous pouvons en perdre le sommeil, en arriver à nuire à ceux qui ont été bons avec nous dans le passé, etc.

L’aversion est notre pire ennemi, parce qu’au pire des cas un ennemi peut nous tuer et nous séparer de cette vie, tandis que l’aversion nous rend malheureux dans cette vie mais aussi dans les vies prochaines. Comme le disent les pratiquants Kadampas4, il est aberrant de consacrer son temps et sa vie à vouloir fuir et éliminer les ennemis extérieurs sans nous soucier d’éliminer l’ennemi intérieur, qui est de fait l’origine de tous nos problèmes, sachant que pratiquement toutes nos souffrances viennent de lui.


Il y a de nombreuses raisons qui peuvent nous amener à vouloir cultiver la patience et abandonner l’aversion mais les principales d’après Chandrakirti5 sont qu’elle ne sert à rien (n’est jamais d’aucune utilité) et qu’elle produit les souffrances les plus intenses.

Dharmakirti explique aussi, dans le Pramanavartika, que lorsque les causes et conditions sont complètes, l’effet ne peut être empêché. Donc quand la souffrance, qui est due au karma passé, nous frappe, il n’y a rien d’autre à faire qu’exercer la patience.

L’Abhidharmakosha de Vasubhandu donne trois moyens d’éviter l’aversion : penser que l’ennemi souffre lui-même d’aversion et de ses empreintes, que nous sommes une cause de son aversion (et ainsi générer la compassion) et qu’il est lui-même sous l’emprise des perturbations.


L’orgueil (mana)

L’orgueil est un mode cognitif qui provient de la vue de la collection transitoire (les cinq agrégats) comme je et mien réels et a pour fonction de donner une base au mépris et de produire l’insatisfaction. Il se manifeste par le sentiment d’être supérieur aux autres. On distingue sept types d’orgueils :


L’orgueil, ou dédain, qui observe ceux qui nous sont inférieurs et amène à penser : « Je suis largement supérieur à eux ».

L’orgueil excessif, ou fatuité, qui observe ceux qui nous sont égaux et amène à penser : « Parmi eux, je suis spécial ».

L’orgueil au-delà de l’orgueil, ou arrogance, qui observe ceux qui nous sont supérieurs et nous fait sentir néanmoins supérieur.

L’orgueil du moi, ou vanité, qui observe nos propres agrégats et pense : « Je suis ». En réalité les cinq agrégats sont vides d’existence réelle mais on pense qu’ils sont notre soi véritable en saisissant cette conception.

L’orgueil extrême, ou prétention, qui pense avoir acquis des qualités que l’on n’a pas.

L’orgueil de légère infériorité, ou forfanterie, qui observe ceux qui ont plus de qualités que soi et amène à penser : « Je leur suis juste un peu inférieur mais je suis presque aussi bon qu’eux ».

L’orgueil à contresens, ou morgue, qui pense avoir atteint des qualités qui nous place au-dessus de l’éthique ou, au contraire, qui n’en sont pas du tout.


L’orgueil est un grand obstacle à l’acquisition de nouveaux savoirs. Les Kadampas disaient que tout comme une haute montagne ne porte pas d’herbe, ceux qui sont hauts dans leur propre estime ne portent pas de connaissances.


1 Voire à ce propos dans la vie du Bouddha ses premiers maîtres.

2 Ce sont trois des douze liens de la roue de la vie et de la mort.

3 Dans son œuvre « Le Bodhicaryavatara », Shantidéva consacre un sixième chapitre, devenu très célèbre, à la patience.

4 Les « ancêtres » des Guélougpas en terme de lignée ; en fait leur lignée a aussi été intégrée par les autres écoles.

5 Auteur entre autres du célèbre Madhyamakavatara.


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