L’esprit et ses modes cognitifs

Ignorance et doute

L’ignorance (avidya)


L’ignorance est une absence de savoir concernant les trois royaumes d’existence. Sa fonction est de permettre l’appréhension erronée des objets ainsi que l’apparition du doute et des perturbations en général.


Selon les deux textes d’Abhidharma dont il est question ici, l’ignorance n’est qu’une simple incompréhension de la nature finale des phénomènes. Il n’est pas précisé qu’elle est aussi une « més-appréhension » (active) des phénomènes. Par contre le Madhyamakavatara et le Pramanavartika la définissent ainsi. Dans les deux cas c’est un mode cognitif qui méconnaît la réalité de l’objet.


Les deux textes d’Abhidharma illustre l’ignorance ainsi : on peut, par la faute de l’obscurité, prendre une corde pour un serpent. Pour eux, l’ignorance est comme l’obscurité et l’opinion du transitoire comme réel comme réel, dont il sera question plus loin, est une saisie erronée. Les deux autres textes identifient ces deux aspects comme participant tous les deux de l’ignorance.


L’ignorance est de deux sortes :


L’illusion concernant la réalité : saisir les cinq agrégats comme étant un soi et saisir ce soi comme étant le moi. C’est l’ignorance qui est le premier des douze liens.

L’illusion concernant la causalité : ne pas reconnaître le lien de cause à effet. C’est une attitude mentale qui ne conçoit pas les conséquences des actes négatifs. Par exemple1 sacrifier des animaux, prendre aux autres en pensant que notre statut nous en donne le droit, avoir des relations sexuelles avec une femme mariée parce qu’elle est « comme un sentier commun que peuvent prendre tous les hommes ».


Nagarjuna a dit qu’un acte produit par l’attachement, l’aversion et l’ignorance est non-salutaire. Il semble, dans ce cas, que l’action de l’ignorance, à savoir produire l’attachement et l’aversion, soit non-salutaire. Pourtant, d’un autre point de vue, nous disons que les actes qui sont la cause de renaissance dans les royaumes supérieurs sont salutaires ; ces actes sont pourtant bien issue de l’ignorance puisque toute renaissance est issue de trois causes projetantes à savoir l’ignorance, les formations karmiques (samskarakarma) et la conscience causale2.


Les actes issus de l’ignorance de la réalité ne sont pas nécessairement non-salutaires, tandis que les actes issus de l’ignorance de la causalité sont nécessairement non-salutaires. Donc la référence à Nagarjuna concerne la seconde forme d’ignorance. Ce qui nous mène à considérer ce qu’on entend par motivation. Tout acte possède deux niveaux de motivation :


La motivation causale, qui survient avant de s’engager dans l’action ou l’acte.

La motivation opérante, qui survient au moment de l’acte.


L’ignorance de la causalité est non-salutaire tandis que l’ignorance de la réalité peut être soit neutre, soit non-salutaire. Dans le cas d’un acte salutaire l’ignorance de la réalité survient seulement au niveau de la motivation causale tandis que l’ignorance de la causalité n’existe pas (sinon ce serait un acte non-salutaire). La façon dont l’acte salutaire est opéré, est comme suit : on saisit les agrégats comme étant un soi réel et sur cette base de la saisie du soi, on produit l’intention de faire quelque chose de salutaire, comme un acte généreux. En bref les deux ignorances ne surviennent pas au même moment.


Bien que la saisie du soi soit toujours présente en nous, elle n’est pas nécessairement manifeste. Si elle l’était au moment de la motivation opérante d’un acte salutaire il y aurait un problème ; en effet elle devrait dans ce cas avoir les cinq choses en commun avec un mode cognitif salutaire. Or cette ignorance est soit neutre, soit non-salutaire. A l’inverse la motivation opérante qui agit lors d’un acte salutaire accompagne l’esprit salutaire et partage les cinq choses en commun.


L’ignorance qui est une des six perturbations racines donne naissance aux trois poisons et elle contient les deux aspects (ignorance de la réalité et de la causalité) ; par contre il n’est pas obligatoire que l’ignorance des trois poisons soit l’ignorance de la causalité. Sinon aucun acte salutaire ne serait possible.


La base de tout karma est l’ignorance. En effet, l’ignorance de la réalité est la racine de tout karma qui entraîne une renaissance dans l’existence cyclique. Les karmas négatifs projetants sont basés sur l’ignorance de la causalité et les karmas projetants positifs sont basés sur l’ignorance de la réalité. N’importe quel karma qui projette une renaissance dans les trois royaumes supérieurs est dit « karma vertueux contaminé ».


Le doute (vicikitsa)


Le doute est l’incertitude vacillant entre deux points concernant les vérités (de l’existence). Sa fonction est d’interférer avec les activités salutaires. Le doute dont il est question ici n’est pas le doute ordinaire, on peut le désigner par doute négatif.


Supposons que nous souhaitons nous rendre quelque part pour faire quelque chose de bien. Trois choses pourraient interférer :

Nous pourrions éprouver des résistances à nous y rendre.

Nous pourrions ne pas prendre la bonne route.

Nous pourrions avoir des doutes quant à la bonne route.


De même, concernant notre engagement dans une voie salutaire et libératrice, nous pouvons avoir trois types d’interférences :

Nous pouvons ne pas avoir envie de nous y engager, et cela est l’œuvre de l’opinion du transitoire comme réel comme réel.

Nous pouvons nous égarer sur la voie qui considère une mauvaise éthique comme suprême (sacrifices, etc.).

Nous pouvons aussi avoir des doutes quant à la voie de libération.


Ces trois interférences sont les trois perturbations qui sont abandonnées sur le sentier de la vision.

En général le doute est un mode cognitif qui vacille entre deux points. Cela peut être entre deux alternatives de poids égal (pour le doute) mais en ici c’est surtout le doute qui tend vers le non-factuel.


Le doute négatif et les quatre premières perturbations racines sont qualifiées de « non-opinions ». La sixième est au contraire une opinion et elle possède cinq divisions.


1 Ces exemples issus de la tradition reflètent clairement des règlements de compte avec des croyances hindous.

2 Ce sont les trois premiers des douze liens de l’interdépendance.


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