Ce qui est commun à
toutes les traditions bouddhiques
La profession de foi
s’opère « en allant pour refuge aux Trois Joyaux »
: le Bouddha, le Dharma et le Sangha.
Une formule est utilisée
à ce moment, qui varie peu d’une tradition à une autre.
La première fois, elle est transmise par une personne qui l’a
déjà reçue, de sorte que cette transmission
remonte au Bouddha lui-même même.
Sur la base du refuge
deux attitudes justes sont cultivées consciemment : la
conduite juste et la vision juste. La conduite juste
est la non-violence, le respect et le soutient des êtres
vivants quels qu’ils soient. Elle est induite par une vue correcte
des choses : l’interdépendance des êtres vivants, et
plus généralement, de tous les phénomènes.
La compréhension profonde de l’interdépendance mène
à la notion de vacuité ,ou de sans-soi, car ce qui
dépend d’un autre ne saurait exister en soi.
Ces deux attitudes
correspondent aux deux facteurs de la voie que sont la compassion et
la sagesse ; sur le plan épistémologique et ontologique
ce sont les deux vérités : relative et ultime ; au
niveau résultant se sont le Corps manifesté et le Corps
de Réalité du Réalisé .
Les
quatre nobles vérités
Lors de son premier
sermon aux cinq ascètes au Parc des Gazelles à Sarnath
non loin de Bénarès, le Bouddha expose les Quatre
Nobles Vérités
qui constituent le cœur de son enseignement :
La noble vérité
de l’insatisfaction
La noble vérité
de l’origine de l’insatisfaction
La noble vérité
de la cessation de l’insatisfaction
La noble vérité
de la voie menant à la cessation de l’insatisfaction ou noble
sentier octuple
La théorie causale
des phénomènes
est présentée ici sous une forme simple : « Ceci
étant, cela est ». L’insatisfaction ( absence de
bonheur véritable et durable) est un constat propre à
la condition humaine. C’est une expérience, un ressenti, une
réflexion. Elle possède une cause : le désir
insatiable (qui cache, plus profondément encore, l’ignorance
de la nature véritable des choses).
Si la cause est détruite
il n’y a plus d’effet : « Cela n’étant pas, ceci
n’est pas », donc il existe une cessation de
l’insatisfaction. Celle ci a pour cause la pratique d’une voie
spirituelle, ce qui contre-dit l’accusation de pessimisme.
Une conséquence de
cet enseignement est l’acceptation universelle par tous les
bouddhistes, malgré des divergences d’interprétation,
des quatre propositions suivantes, qui sont appelées les
quatre sceaux :
Tous les phénomènes
composés sont impermanents
Tous les phénomènes
contaminés sont insatisfaisants
Tous les phénomènes
sont vide d’un soi
Le Nirvana est la paix
La première
proposition dit que tous les phénomènes
physiques et cognitifs changent moment par moment. Comme dit le
dicton « on ne se baigne jamais deux fois dans la même
rivière ». Cela implique l’idée de
continuum où les phénomènes se transforment tout
en donnant l’impression d’être toujours les mêmes. Il en
est ainsi du corps et des phénomènes de la conscience
(perceptions, sensations, pensées, etc.), qui ne demeurent pas
deux instants identiques à eux mêmes, mais dont un
continuum causal peut être posé de sorte qu’une certaine
identité peut l’être aussi.
C’est cette identité
(ou sa base selon certains) qui renaît de vie en vie. En
vivant, les êtres agissent intentionnellement et créent
des actes, nommés karma, qui ont des effets, les mûrissement
du karma. L’environnement, depuis la formation de l’univers jusqu’à
sa destruction en passant par les cycles cosmiques, est lié à
ces actes de façon interdépendante, ainsi que
l’ensemble des êtres qui y vivent. Sur le plan éthique
les conséquences sont évidentes.
Mais aussi cela montre
que pour les bouddhistes le monde n’est pas créé par un
dieu. Tous les phénomènes viennent de l’esprit et des
actes qu’il motive. C’est ce qui fait dire que le Bouddha est athée.
Mais cela n’implique pas la négation de la voie religieuse ou
de l’existence des dieux, y-compris du dieu suprême Brahma, qui
représente le plus haut degré d’amour.
La seconde
proposition observe que tous ces phénomènes
impermanents sont insatisfaisants par nature. « Contaminés »
réfère aux phénomènes liés au
karma et à son origine, à savoir les afflictions
mentales issues de l’attachement, de l’aversion et de l’ignorance.
En effet nos désirs
et nos craintes prennent pour objets des phénomènes
changeants, instables, insaisissables. Mais nous nous représentons
ceux-ci de façon erronée, à travers le filtre de
la saisie de la permanence.
Nos attitudes sont donc irréalistes, nous ne sommes jamais en
adéquation avec la réalité. Par conséquent
nous ne pouvons trouver la pleine satisfaction par ce
sur-investissement et nous en souffrons.
L’insatisfaction
peut-être « brute » et subie, comme effet
ou conséquence d’actes passés, sans autre choix
possible. C’est ce qui est nommé (1) l’insatisfaction de
la souffrance. Par exemple la souffrance due à la
naissance, aux maladies, à la vieillesse et à la mort.
Elle peut être due
au changement des conditions du plaisir. Dans ce cas une sensation
agréable est aussi qualifiée d’insatisfaisante. C’est
ce qu’on appelle (2) l’insatisfaction du changement.
Par exemple lorsque l’on est assoiffé, boire est un plaisir.
Mais si on fait durer la même sensation en buvant encore et
encore, cette sensation agréable devient désagréable.
Dans la compréhension bouddhique cela signifie que ce type de
sensation agréable est contaminée et souffrance par
nature. C’est le fait de ne jamais être satisfait
entièrement,
de souffrir de ne pas avoir ce que l’on veut et d’avoir ce que l’on
ne veut pas.
Enfin, elle est (3)
insatisfaction existentielle ou fondamentale. Même
les dieux la subissent. C’est la souffrance du conditionnement. Nous
la connaîtrons tant que nous vivrons avec un corps et un esprit
contaminés par l’ignorance. Il existe deux sortes d’ignorances
dans ce contexte. L’ignorance des conséquence des actes et de
la continuité de l’existence de vie en vie. Et l’ignorance du
mode d’être, ou de la nature, des phénomènes.
Cela nous amène à la suite.
La troisième
proposition indique que tous les phénomènes,
permanents ou impermanents, n’ont pas d’existence en soi. Pourtant
c’est l’inverse qui nous semble vrai et qui nous apparaît. Ce
qui force l’esprit à saisir les choses de façon inverse
à ce qu’elles sont, c’est l’ignorance (avidya). L’ignorance
saisit ce qui est impermanent comme permanent, ce qui est
insatisfaisant comme satisfaisant, ce qui est impur comme pur et ce
qui est sans soi comme étant un soi. Ce sont là les
quatre saisies inversées.
Une « personne »
(je, tu, il ou elle) est désignée sur un ensemble de
cinq agrégats : le corps, les sensations (affects), les
perceptions (sense-data), les formations contaminées (modes
cognitifs et quelques autres phénomènes comme le temps)
et la conscience (qui peut être divisée en plusieurs
modes, visuel, auditif, etc.). Si on cherche dans ces cinq agrégats
une personne véritable, qui soit autonome, substantielle et
auto-supportée, on ne peut la trouver. Si on la cherche en
dehors des cinq, on ne la trouve pas non plus.
De plus l’analyse rationnelle indique qu’une telle personne ne
saurait exister.
Donc la personne est
vide (shunya) de soi. Elle n’existe pas en soi, elle est sans-soi
(anatman).
Un corps matériel
est composé de parties, jusqu’aux particules les plus petites.
Or ce tout composé de parties, tel un corps composé
d’un tronc, d’une tête et de membres, n’existe pas
indépendamment de ses parties. Pas plus d’ailleurs que les
parties n’existent sans le tout. Donc ils n’existent pas en soi, ils
sont vides de soi. La physique moderne a largement corroboré
l’intuition du Bouddha concernant la matière. En fait en
l’analysant de plus en plus finement la notion même de matière,
en tant que substance, est perdue. Les physiciens, dès lors,
décrivent « la réalité »
par des théories de champs ondulatoires soumis à des
lois probabilistes. Le Bouddha dit qu’un tel phénomène
est simplement désigné sur une base de désignation
et reste introuvable en soi. En ce sens, il est irréel,
comme un rêve ou un reflet dans un miroir.
Il en est de même
pour une analyse temporelle des continuums non matériels comme
la conscience ou les modes cognitifs, le côté psychique
de la personne. Aucun moment de conscience n’est une création
ex-nihilo. Il est conditionné par un objet (par exemple la
conscience visuelle conditionnée par la couleur bleue) mais
aussi par les moments précédents de conscience
et les organes sensoriels. Donc aucune conscience n’existe en soi.
Non seulement les modes cognitifs contaminés sont vides mais
aussi les modes cognitifs purs, comme les six perfections.
Le Bouddha aussi est vide, le Nirvana est vide.
C’est pour cela que la
vacuité est déclarée Vérité
Ultime, non pas parce qu’elle existe en soi, mais parce
qu’elle recouvre tous les phénomènes et qu’elle est le
mode final d’existence des choses et non-choses. En analysant (par le
raisonnement mais surtout par l’introspection méditative) on
ne trouve pas ce qu’est la chose ou non-chose en soi. On a pu
qualifier ce Dharma de nihilisme.
Mais la vacuité n’est autre que l’interdépendance des
phénomènes. Affirmer cette interdépendance est
la fonction de l’autre vérité : la Vérité
Relative, ou Conventionnelle.
De sorte qu’il est impossible de dissocier ces deux vérités.
Mais c’est là une chose difficile à comprendre. Et le
but n’est pas de le comprendre mais de le réaliser.
La quatrième
proposition indique cette réalisation. Le Nirvana est
l’état de réalisation existentielle et cognitive
profonde de la vacuité. C’est la paix, car la sagesse de la
vacuité apaise toutes les formations contaminées
associées à l’ignorance et donc tous les karma qui en
dérivent. Et ainsi les souffrances de la seconde proposition
sont arrêtées, stoppées et déracinées
à la base.
Étant peu enclin à
la métaphysique, le Bouddha n’a pas voulu définir
positivement cet état de libération parce qu’il est
difficile à saisir pour l’esprit conceptuel. C’est en effet un
état de non-dualité, non-conceptuel, spontané,
non fabriqué.
Au sortir de son
expérience de l’Éveil sous l’arbre, lorsqu’il est
devenu « Bouddha », Celui-qui-sait, après
des millions de vies de recherche, le Bienheureux n’a pas voulu
révélé ce qu’il avait vu de peur que les
humains, à l’esprit grossier, ne l’acceptent pas et le
dénigrent. C’est uniquement sur l’intervention de Brahma qu’il
a accepté d’enseigner la doctrine.
De ces deux dernières
propositions, on peut comprendre l’accusation de nihilisme. En fait
il s’agit d’une Voie Négative, comme il existe une théologie
négative en Occident ou en Inde. La stratégie d’un tel
mode d’expression est de garantir que l’esprit ignorant ne saisissent
pas des notions transcendantales pour en faire des concepts ou des
idoles. C’est une méthode radicale qui vise à
déconditionner l’esprit de ses schémes
représentationnels dérivés du sensible, pour
l’obliger à un retour sur soi-même. Ce « soi-même »
de l’esprit n’est pas « quelque chose », il
n’est pas appréhendé de manière dualiste.
C’est plutôt
comme un espace vide et lumineux, baigné de sérénité
et de béatitude, pouvant refléter toutes les formes
sans s’y attacher et empli d’amour et de compassion.
Des deux premières
propositions on peut aussi comprendre l’accusation de pessimisme.
J’espère avoir su indiquer, par ce qui précède,
qu’il s’agit d’un mauvais procès. Sans doute faudrait-il ici
introduire la Voie et développer la dimension positive de cet
enseignement. Cela risque de nous entraîner un peu loin mais il
est utile d’avoir une notion de la Voie Octuple.
Cette quatrième
noble vérité est présentée ainsi :
La vision juste et
la pensée juste constituent la sagesse.
La parole juste,
l’action juste et les moyens d’existence justes forment
l’éthique.
L’effort juste,
l’attention juste et la concentration juste concernent
le développement intérieur.
Les enseignements sur
l’éthique sont compilés dans le Vinaya. Ceux sur
la méditation et le développement de l’esprit le sont
dans les Sutras. Enfin la sagesse est le domaine de
l’Abhidharma. Ces trois compilations canoniques, qui ne
comprennent pas les commentaire et l’exégèse, sont
nommées les Trois Corbeilles et constituent un corpus
représentant des centaines de volumes.