Bouddhisme et modernité

Bouddhisme, science et religion

Science et bouddhisme


Les quatre vérités sont importantes en ce qu’elles sont le prototype de l’approche bouddhique du réel. Celle-ci ne se soucie pas des questions métaphysiques et cosmologiques qui n’ont pas de rapport direct avec la voie de libération. Elle se base sur l’observation, surtout des facteurs cognitifs et du fonctionnement de l’esprit, dans une démarche expérientielle du vécu qui rappelle d’une certaine manière la phénoménologie. Le corps, les affects et les perceptions ; les concepts et le langage ; le rapport du réel à la représentation ; la raison et la sensation ; soi et autrui ; tous ces phénomènes sont appréhendés d’une manière qui peut être qualifiée de scientifique, parce qu’ils sont observés et raisonnés.


Mais des réserves s’imposent. C’est une science de l’esprit et non de la matière et cela pose la question du mesurable et du quantifiable (et de l’omniprésence des mathématiques dans les sciences occidentales1).

Surtout, on ne saurait porter de réponse univoque à l’interrogation de ce qu’est une science, ou ce qu’est « La Science ». Il existe un consensus actuellement qui se fonde sur une vision matérialiste et « réaliste », voire positiviste. Cette vision se conjugue en une multitude d’attitudes personnelles et théoriques, pour ne pas dire idéologiques et politiques, qui rendent l’ensemble assez confus, pour peu qu’on veuille s’y pencher2. Il existe aussi des visions non matérialistes de la science moderne. Celles-ci peuvent être agnostiques ou croyantes. Ces dernières peuvent être théistes ou non. Toutes ces visions ont leur propre définition de ce qu’est la science ou l’activité scientifique. Donc le rapport du bouddhisme à la science mérite une réflexion approfondie.


Par contre ce qui est possible est un dialogue entre le bouddhisme et la science. C’est une démarche qui a commencé et on lira avec profit la série d’ouvrages qui lui sont dédiés3.


De tout ce qui précède on comprend pourquoi on aura pu pensé que le bouddhisme est avant tout une philosophie de vie. Mais c’est aussi une religion.


La religion bouddhique


A l’origine du bouddhisme entendu comme mouvement religieux, il y a l’ordre monastique que le Bouddha a fondé. Celui-ci a commencé avec cinq personnes et la formule de prise des vœux était on ne peut plus simple. Le Bouddha, à l’issue d’un sermon où les auditeurs s’éveillaient au sens profond, disait simplement « Viens et vois, renonçant ! ».


L’enseignement n’était jamais présenté comme un dogme mais comme une invitation à venir voir par soi-même. Il n’y avait pas de règle au départ, car les ascètes qui entraient dans l’ordre du Bouddha vivaient déjà selon un code. Petit à petit des événements ont contraint l’ajout de règles et finalement les moines eurent à faire face à plus de deux cent cinquante règles de vie, certaines assez triviales ou d’ordre très pragmatique.


Le Bouddha fut le premier historiquement à fonder un ordre monastique pour les femmes. Néanmoins le statut social des moniales était inférieur à celui des moines, bien qu’en terme de réalisation le Bouddha reconnaissait un parfaite égalité.


L’autre partie de la communauté bouddhique est formée par les pratiquants laïques. Un de leur devoir était de nourrir, dans la mesure de leur moyen, les renonçants, qui ne prenaient qu’un repas par jour. Mais très vite des personnalités puissantes de la vie civile (rois, princes, banquiers, riches commerçants) on supporté le Dharma et ont contribué à son développement dans la société indienne. Une des raisons de ce succès fut que le Bouddha remettait en question le système des castes et n’accordait aucune préséance aux religieux orthodoxes, les brahmanes. De nombreuses personnes des castes guerrières et commerçantes (y-compris artisanales) furent attiré par ce nouveau message qui disait en substance que le véritable brahmane est celui qui est pur dans son coeur et dans sa vie, et non celui qui est né brahmane.


Si l’ordre monastique se consacrait essentiellement à la méditation et aux enseignements, les laïques ont transposé certaines de leurs anciennes coutumes, d’origine hindou et animiste, dans le contexte de leur nouvelle profession de foi. Ainsi, certaines cérémonies (pouja) permettaient d’exprimer leur dévotion à travers des pratiques d’offrandes, de louanges, de prosternations et de parades. Graduellement, les artistes sont « entrés dans la danse » et une culture proprement bouddhique est née. Ainsi des grandes civilisations furent inspirées et portées par le bouddhisme, comme l’Empire d’Açoka en Inde, le royaume d’Angkor au Siam, la dynastie des Tang en Chine. De nombreux royaumes ont foisonné en Asie central et dans l’Himalaya, dans toute l’Asie du Sud-est et dans l’Extrême-Orient.

Conclusion


C’est maintenant l’Occident qui accueille le Dharma et il y a fort à parier qu’il prendra une nouvelle coloration. Nous ne vivons plus dans le même monde que les civilisations du passé, les enjeux sont différents. Nos soucis sont d’avantage d’ordre psychologique et éthique. Mais bientôt nous aurons peut-être à faire face à des complications que la science avait omis de mentionner dans ses prévisions et sa poursuite d’un monde meilleur. Nos sociétés affectent profondément l’environnement et l’avidité ne semble toujours pas mise en cause sérieusement, de peur, sans doute, que tout s’écroule. Pourtant le monde des humains n’est pas une construction entièrement naturelle. Il est aussi le reflet de la culture. Et la culture naît dans l’esprit des hommes, quoiqu’en disent certains réductionnistes qui voudraient n’y voir que l’effet des gènes. Il ne faudrait pas oublier la culture de l’esprit. Dans cette perspective, le bouddhisme a des choses à dire à la modernité, par delà les modes.

1Dès la pensée grecque.

2C’est le rôle de la philosophie des sciences.

3Les livres consacrés aux dialogues « Esprit et Vie » entre des scientifiques d’horizons scientifiques variés et le Dalai Lama : Dormir, rêver, mourir, Nil Editions ; Passerelles, Albin Michel ; Quand l’esprit dialogue avec le corps, Guy Trédaniel editeur ; Le pouvoir de l’esprit, Fayard.


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