Remarques sur les quatre nobles vérités

Après le premier discours

Voir le premier discours : Dhamma Cakkappavattana sutta


Après le premier discours


A l’issue de ce discours le vénérable Kondanna réalisa par la vision directe : « Tout ce qui est sujet à l’apparition est sujet à la disparition. ».


Tous les dieux des divers plans d’existence firent circuler la nouvelle : « A Bénarès, au Parc des Gazelles à Isipatana, un Parfait, accompli et pleinement éveillé a mis en mouvement la roue de la loi, qui ne peut être stoppée par aucun renonçant ou brahmane, ou aucun dieu ou mara, ou n’importe qui dans le monde.  ».

Suite à quoi cet univers se mit à trembler et se secouer tandis qu’une lumière infinie surpassant la splendeur des dieux apparut dans le monde.


Le Bienheureux s’exclama : « Kondanna sait, Kondanna sait ! » Kondanna dit alors : « Seigneur, je souhaite aller pour refuge auprès du Bienheureux et être admis pleinement dans son Ordre  », sur quoi le bienheureux l’admit en déclarant : « Viens, moine ; la loi est proclamée à propos. Vis la vie sainte afin de mettre un terme final à l’insatisfaction.  ».



Remarques sur le point de départ de la recherche de Siddhartha


Siddhartha quitte le palais afin rechercher d’une solution à la souffrance universelle. En soi il n’est pas évident de se dire qu’il existe une telle solution ou qu’il faille tenter d’en trouver une. On pourrait très bien penser que les choses sont ainsi et qu’il n’y a rien à faire. Ou que la solution est politique ou économique, dans le sens d’une domination des conditions extérieures. Or pour Siddhartha il existe une solution et elle est intérieure.


Deux éléments nous aident à comprendre cette attitude. Le premier est la vision religieuse de l’époque en Inde. Le Bouddha a remis sérieusement en question certaines bases de la vision des Védas mais pas toutes.


La vision d’ensemble dans laquelle s’inscrivent la plupart des courants religieux indiens est celle d’un devenir cyclique, le samsara, marqué par l’insatisfaction (en particulier pour la vie humaine, les dévas étant mieux lotis). Que la vie soit précaire et fondamentalement assujettie à la souffrance est une observation partagée par de nombreuses spiritualité y-compris la philosophie occidentale dans son ensemble. Cela vient sans doute de la fragilité du corps et de la vie, des vicissitudes de l’existence, des troubles intérieurs récurants. Mais en Inde l’angoisse existentielle est inscrite dans un éternel recommencement. D’où les notions de réincarnation, ou renaissance, et de karma. Le but est donc d’y mettre fin et c’est ce que proposent la plupart des mouvements religieux de l’époque, orthodoxes ou non.


La démarche de Siddhartha est imprégnée de cette vision. Plus tard n’étant pas satisfait par les solutions proposées par les courants existants, il propose une autre voie. Mais cette voie n’est que la redécouverte d’une ancienne voie.


Cette remarque amène le second facteur à prendre en compte. C’est que la vie de Siddhartha est l’accomplissement d’un long parcours. Il fut un bodhisattva durant de très nombreuses vies passées (trois éons incommensurables). Ce bodhisattva recherchait tout ce temps la même chose : mettre fin à la souffrance récurante de l’existence cyclique. Il est donc normal dans ce sens qu’intuitivement il cherche à nouveau cette solution1.


Remarques sur le principe de causalité



Il est évident qu’une des originalités de l’enseignement du Bouddha est qu’il prend appui sur un constat de l’existence que la plupart des gens peuvent admettre sans trop de mal : l’insatisfaction. Il ne fonde pas son Dharma sur un principe métaphysique ou divin. C’est ce qui apparaît de façon paradigmatique dans le sutra de la révolution2 de la roue de la loi. Ce Dharma est fondé sur une observation. En même temps il est fondé sur une loi naturelle : la causalité. Celle-ci est aussi donnée par l’observation mais elle comporte une portée théorique qui permet d’exposer l’ensemble du discours. Il existe un phénomène ; celui-ci possède une cause (car rien ne survient sans cause et la souffrance ne saurait être issue d’un principe pur, divin, bon, etc.) ; Si la cause est supprimée, l’effet cesse, il y a cessation ; il existe une manière d’arrêter la cause parce que sa nature est consciente (la soif, les trois poisons, l’ignorance, etc.).


Le principe de causalité est omniprésent dans ce Dharma. C’est ce qui permet de comprendre que les phénomènes nous échapperons toujours, leur évanescence, leur impermanence. Ne réalisant pas cela, nous les saisissons comme désirables par nature, c’est à dire comme saisissables. Comme cela n’est pas possible il y a frustration, insatisfaction. La frustration nous mène bien souvent à des actions destructrices et nous rajoutons ainsi des causes de souffrance à notre « patrimoine karmique »3.


Ce principe amène une conséquence majeure : ces phénomènes produits sont vides par nature car insaisissables. Ce qui n’a pas sa nature en soi, mais dans autre chose, à savoir la cause, n’existe pas en soi. Une autre conséquence est que ce qui est causalement constitué peut être défait, en empêchant la cause. Donc il peut exister un état sans souffrance. C’est le Nirvana. En fait selon le Madhyamaka-karika de Nagarjuna, les phénomènes sont déjà par nature dans un état de Nirvana parce qu’ils n’existent pas en soi. Ils sont dans un état essentiellement et fondamentalement « nirvané », ce qui rend possible le Nirvana, en tant que libération complète de la souffrance, lorsque les voiles (avarana) de l’illusion sont levés.


Cette cessation n’est pas un néant. Si rien n’est posé explicitement « à la place » du cycle de la vie et de la mort il n’en reste pas moins que le Bouddha est là pour parler de ce qu’il a réalisé, à savoir l’arrêt des conditions de souffrance. Or il n’a pas disparu dans le vide ce faisant. Simplement afin d’éviter le risque de subtantialisation du Nirvana, d’en faire une chose en soi ou une entité métaphysique, le Bouddha s’abstient d’en dire quelque chose de positif. Il ne le définit que négativement4, c’est à dire dans une dialectique négative, tout comme il en existe dans d’autres spiritualités (via négativa, surtout dans les approches mystiques5).


Le principe de causalité est rendu ainsi dans sa forme épurée dans certains soutras :


« Quand ceci est, cela est ;

Ceci apparaissant, cela apparaît ;

Quand ceci n’est pas, cela n’est pas.

Ceci cessant, cela cesse. »


Le Dharma est donc approché à travers l’observation et une loi universelle de causalité. Il est possible de considérer sous cet angle le Bouddhisme comme une science. Mais ce serait une science des phénomènes essentiellement non-matériels. C’est ce que l’on pourrait appeler une science de l’esprit. Le problème que pose la désignation de science est que celle-ci, dans l’acceptation occidentale et ce depuis les grecs, est basée sur le modèle « parfait » des mathématiques. Cela implique qu’il n’y aura de science que du mesurable.

Or par définition dans le Bouddhisme, les phénomènes de la conscience sont non-matériels et donc non-mesurables physiquement. La psychologie moderne est confrontée à la même difficulté et c’est une des raisons qui ont généré les théories (absurdes) du béhaviorisme qui ne voulait considérer dans les processus psychiques que ce qui est mesurable et observable par tous (« la boite noire » dont on ne peut et doit rien dire, exit la subjectivité, ce qui est en effet un corollaire de la démarche scientifique). Cela a donné naissance au néo-béhaviorisme et au cognitivisme (comportementaliste ou non). C’est pourquoi de nos jours, ces théories avec celles de l’intelligence artificielle come modèle, dominent de plus en plus le champ des sciences psychologiques.


Sa Sainteté le Dalaï Lama a souvent exprimé le souhait que des études puissent être menées afin d’observer scientifiquement (en mesurant) les expériences spirituelles des méditants et des yogis. Mais cela n’est pas très facile à mettre en place, d’une part du point de vue opérationnel et formel, et d’autre part parce que les quelques yogis qui ont des expériences ne veulent pas se soumettre à des tests dans des laboratoire ! Ils sont têtus a dit Sa Sainteté.


D’où les précautions à prendre lorsque nous désignons le Dharma de science de l’esprit. Il est quand même à noter que quelques scientifiques6 prennent ce projet au sérieux, en s’aidant notamment d’un approche phénoménologique et en s’appuyant sur les insuffisances théoriques des science de l’esprit actuellement dominantes, c’est à dire essentiellement matérialistes et réductrice au sens ou la pensée et la conscience ne sont considérées que comme des activités du cerveau. Un des problèmes avec ce genre d’approche est que pour ceux qui ont une certaine habitude de l’introspection il n’y a aucun sens à vouloir expliquer les pensées, sentiments, émotions, etc., par des descriptions physiques ou biologiques. Une approche phénoménologique paraît déjà plus féconde.

1Il ne se rappelle ses vies passées que durant la nuit de l’éveil.

2Je joue volontairement sur le double sens de révolution : l’idée de (faire) tourner et celle de bouleversement.

3Le Bouddha dit que nous sommes héritiers de nos actes.

4Par le a sanskrit privatif, comme dans asamkrta, non-construit. C’est pourquoi le plus court Soutra du cycle de la Prajnaparamita est simplement « Ainsi dit le Tathagata  : « A » ».

5La première phrase du Tao-tê-king : « La voie qui peut s’énoncer n’est pas la voie pour toujours ». Il existe dans le Christianisme une longue tradition de la voie négative (Maître Eckhart par exemple), ainsi que dans le soufisme (al-Hallâj par exemple) et bien sûr dans l’hindouisme (notamment le Védanta Advaïta de Shankara).

6Francisco Varéla entre autres ; voir les livres consacrés aux dialogues « Esprit et Vie » entre des scientifiques d’horizons scientifiques variés et le Dalai Lama : Dormir, rêver, mourir, Nil Editions ; Passerelles, Albin Michel ; Quand l’esprit dialogue avec le corps, Guy Trédaniel éditeur ; Le pouvoir de l’esprit, Fayard. Voir aussi la traduction récente du libre de Christopher DeCharms : L’esprit, deux perspectives.


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