Comme on peut le comprendre en lisant l’entrée « darshan » dans le Monier-Williams ce terme est très riche. L’idée principale est celle de vision, de voir.
Les sens principaux :
montrer, savoir, voir, regarder, observer, percevoir, contempler, montrer ou enseigner, rendre visible ou connu, juger, examiner, comprendre ; apparaître (aussi à la court)
vue, aperçu, vision ; rencontre, audience, occurrence ; apparition, rêve ;
visite, rencontre ; jugement, opinion, connaissance, doctrine ; oeil ;
vue, doctrine, opinion.
Darshan est un mot davantage utilisé dans l’hindouisme que dans le bouddhisme. En général il concerne la vision du Maître, une rencontre d’esprit à esprit qui favorise la transmission spirituelle. C’est une pratique de dévotion très prisée en Inde mais le même phénomène se retrouve dans le bouddhisme tibétain. En effet le Gourou est très important dans le Vajrayana, car c’est lui qui transmet les initiations qui donnent la permission de pratiquer les tantras. Or, s’il donne des instructions lors de l’initiation en s’appuyant sur des textes tantriques (sadhana) que les disciples s’efforcent d’intérioriser par la méditation au cours même de l’initiation, le cœur de l’initiation est de méditer sur l’indissolubilité du Maître, de la déité et de son propre esprit.
Mais une des raisons pour laquelle ce site a pour nom « Darshan » est que la racine de ce mot est ‘Dhrshti’, ‘Voir’, un terme largement employé dans les Discours du Bouddha. Ainsi le premier facteur du Noble sentier en huit branches est la vue juste Samma Dhrshti. Ce qui permet au Bodhisattva de devenir pleinement éveillé, un Bouddha ou Baghavan, est la vision. Mais la vision de quoi ?
On peut simplifier en disant qu’il s’agit de la vision des choses telles qu’elles sont. Mais ne voit-on pas les choses telles qu’elles sont ? A-t-on besoin de quelqu’un ou d’un effort particulier pour cela ?
Comme il est dit et redit dans les enseignements anciens, il s’agit de voir que les choses sont par nature impermanentes, insatisfaisantes et sans-soi. Ce sont les trois marques de l’existence. Or nous vivons perpétuellement (tel est le sens du samsara, la roue qui tourne sans fin ni début) dans l’illusion du contraire. Nos vies, nos plaisirs, nos malheurs, nos amours, no proches, nos ennemis, nous apparaissent toujours comme « permanents », au sens d’une réalité solide ancrée dans un mode d’existence qui ne dépend pas de nous. Ainsi mon premier guide Anagarika Tibbotuwawa traduisait toujours Vipassana (skt. Vipashyana) par « voir à travers », c’est à dire à travers ces apparences trompeuses.
Mais de façon plus poussée encore, le Mahayana a systématisé cette idée et cette intuition en montrant que de façon ultime il n’y a rien à voir !
Voir c’est ne rien voir, non pas ne rien voir du tout, ce qui serait l’extrême du nihilisme rejeté par le Bouddha dès son premier discours, mais ne rien voir, après un examen et une analyse ultimes, qui puisse en droit et en fait exister de par sa propre nature, exister en et par soi, indépendamment de causes et de conditions, mais aussi indépendamment de notre propre esprit, ainsi que des désignations « c’est ‘ceci’, c’est ‘cela’ ». Ce qu’il faut entendre par là est qu’il n’y a rien à voir qui puisse exister en soi selon une réalité tangible, éternelle, absolue, ultime. Croire qu’une telle réalité existe est l’autre extrême, celui de « l’éternalisme » comme il est souvent dit, quoique « substantialisme » soit plus clair.
Cela est la vision ultime : rien n’existe de façon ultime. Est-ce un paradoxe pour autant ?
On dit souvent que le bouddhisme fonctionne selon une logique spéciale (pensons aux koans, souvent cités comme illustration), qui sort de la logique occidentale. Certains y prennent un plaisir mystique, tandis que d’autres s’en détournent comme autant de charabia.
Il n’y a pourtant aucune contradiction à dire que la vision ultime c’est voir que rien n’existe de façon ultime, pas même cette vision. Car cette vision elle-même dépend de conditions. Il est impératif en ce sens de distinguer « l’existence ultime » de la « vérité ultime ». La vérité ultime est la vérité finale, après l’analyse ontologique la plus poussée qui soit, mais n’a pas d’existence ultime pour autant. Nous voila débarrassés d’un paradoxe.
C’est là un point profond du Madhyamaka , de l’enseignement de la Voie du Milieu (entre les deux extrêmes, donc) : la vacuité, qui est la vérité ultime, et l’interdépendance, qui est la vérité relative ou conventionnelle, sont les deux faces d’une même réalité.
Dans « L’essence de l’éloquence », un hymne court dédié à l’interdépendance, Jé Tsongkhapa dit :
“De ce fait, comme tu as déclaré que rien n’existe
En dehors d’une production en dépendance,
Aucun phénomène n’existe
En dehors d’un vide de nature propre.”
ou encore :
“Tout ceci est vide d’être en soi
Et tel effet naît de telle cause.
Ces deux certitudes, loin de s’exclure,
S’associent mutuellement !”
Le Soutra Du Coeur l’exprime ainsi :
“La forme est vacuité, la vacuité est la forme. La vacuité n’est autre que la forme, la forme n’est autre que la vacuité.”
Il y a plusieurs niveaux de compréhension et de réalisation et il faut approfondir sans cesse. Ainsi certains textes mentionnent cinq façons de voir selon« cinq sortes d’yeux ».
Le but de Darshan n’est autre que de proposer une contribution pour s’orienter dans les enseignements.
Mais il le fera à l’occasion en se frottant un peu aux philosophies occidentales. A titre d’exemple le terme "darshan" devient emblématique d’une autre compréhension - devrais-je dire vision ? - des choses que celle qui a fini par prévaloir en philosophie contemporaine, saturée de matérialisme et de scientisme ou, à l’inverse, d’un théisme chrétien revigoré, le dualisme et la finitude humaine étant leurs points communs. Car le darshan, comme expression d’une accession directe au réel, propose de "voir" plus loin que l’entendement, l’intellect, le mens, la raison, quand bien même elle n’a rien d’irrationnelle. La raison n’est qu’un moyen, jamais une fin.
En dépit de ce que certains philosophes occidentaux peuvent reprocher au primat du voir et de la vision dans certaines philosophies - sans parler même du fait qu’ils ne comptent pas le Dharma parmi ces philosophies -, il devrait être clair phénoménologiquement que l’esprit est en résonance profonde avec le voir.
Il faudrait certes savoir ce qu’on entend par "esprit" exactement. Dans la plupart des écoles indiennes il y a deux formes d’accès non-sensoriels aux phénomènes : direct et conceptuel. Une perception mentale directe est précisément ce que refusait Kant, à savoir une intuition intellectuelle. Pour ce philosophe chrétien marqué par le calvinisme, la créature humaine n’est capable que d’une intuition dérivée, seul le Créateur pourrait éventuellement être dit avoir une intuition originaire, ou donatrice. Ce geste kantien, qui introduit l’Esthétique et donc la Critique de la Raison Pure, est lourd de conséquences comme y a insisté Heidegger. [1] Cela conditionne toute la philosophie des trois Raisons kantiennes.
Mais de notre point de vue, ça n’est là qu’un présupposé, pas même "hypothétique", mais purement (si j’ose dire) dogmatique. Les Vidyadharas revendiquent de leur côté une intuition intellectuelle, une vision directe de la réalité. Ce qu’apporte de plus le terme de vision-darshan par rapport au vocabulaire de l’entendement ou de la raison, c’est précisément une justesse et une profondeur de vue qui agit sur le réel même. Connaître et agir sont un dans le darshan.
Cela ne dispense en rien de (se) demander ce qu’il est fondamental de connaître en priorité et comment agir avec justesse et justice dans le monde. Rappelons nous que « l’Omniscient » n’a jamais prétendu tout enseigner ce à quoi il avait accès, mais seulement ce qui constitue les quatre vérités. L’Occident prétend encore être seul à avoir donné les moyens d’actions et de connaissance du monde à l’humanité. C’est peut-être vrai en un sens, et ce sens est celui auquel nous nous heurtons dans un monde de plus en plus bizarre et par moments franchement insupportable dans son irrationalité. Que le culte de la raison en vienne à justifier et créer l’arbitraire, voilà qui dépasse l’entendement !
Le darshan du Dharma est dans son fond transmondain (lokottara), et ne vise qu’indirectement les usages du monde (laukiya). Les implications d’une telle pensée seront peut-être utiles à certains, en ces temps incertains.
En résumer, le darshan c’est changer la vue (drsti) pour changer le monde, tout l’inverse du projet politique occidental moderne en un sens, qui prétend peser sur les esprits par le biais d’un idéal sociétal. Les problématiques se rejoignent alors sur la question de l’éducation. Mais c’est une autre histoire.