Un mot maintenant sur la signification du mantra de page d’accueil.
OM SVABHAVA SHUDDO SARVA DHARMA SVABHAVA SHUDDO HAM
Il exprime la vacuité ( shunyata ) sous la guise de la pureté ( shuddho ). Tous les phénomène sont purs par nature est-il souvent proclamé dans les textes. Pur possède ici un triple sens. Ils sont purs parce que le samsara n’a pas d’existence intrinsèque et véritable, sans quoi il serait impossible de s’en libérer, ce qui est le but de la Voie ; [1]
Les phénomènes peuvent donc être purifiés de l’insatisfaction qui leur est attachée. En quelque sorte il deviennent purs quand on a compris (vu, réalisé) qu’ils sont impurs, c’est à dire entachés de saisie illusoire quant à leur statut ontologique. Pour comprende en quoi c’est important et même vital, il faut comprendre comment les vues fausses et la saisie erronée produit l’insatisfaction et la souffrance.
La seconde signification réfère donc à l’esprit qui réalise la vraie nature des phénomènes. Par cette réalisation il se purifie. C’est même le seul moyen selon tous les enseignements du Tathagata. Il est impossible de se libérer sans réaliser directement la vacuité après l’avoir comprise et l’avoir approfondie par une méditation sans faille et ininterrompue ( Dhyana ou Samadhi ).
Mais “pur” veut encore dire vide de nature propre, d’une existence en soi et par soi. Vide d’un Soi en bref, c’est à dire sans consistence ontologique autre qu’un jeu d’apparence, ce qu’on pourrait appeler en philosophie occidentale une pure phénoménalité. La mantra exprime donc que tous les phénomènes (sarva dharma) sont purs d’une existence par soi (svabhava) et qu’il en est de même pour moi-même (ham), le méditant ou le pratiquant qui exprime le mantra. C’est la vacuité ou la pureté de la personne ( Anatman ).
Réciter ou prononcer ce mantra correspond donc à l’expression verbale de l’absorption méditative dans la nature ultime des phénomènes et de soi-même. C’est une façon d’actualiser le passage (en traversant les apparences trompeuse) à une autre perception des choses qui correspond à la réalité ultime (l’ainsité des choses, tathata , à savoir le fait qu’elles soient "ainsi" : dépourvues d’existence intrinsèque). On parle aussi de dissolution des apparences dans leur nature réelle. Ce mantra est plutôt utilisé dans les pratiques du Vajrayana ( Mantrayana , Tantrayana au moment clef où toutes les apparences ordinaires sont transformée en apparences pures.
Peut-être est-ce l’occasion d’aborder une subtilité qui divise encore les écoles tibétaines, après des siècles de débat en Inde puis en Chine et au Tibet, et maintenant en Occident, question sensible donc. Exprimer l’idée de pureté de l’esprit peut se faire de deux façons.
On peut dire que seul l’esprit d’un Être pleinement éveillé (Annuttara-samyak-sambouddha) est totalement pur. Le Bouddha a épuisé les voiles de l’ignorance qui contraignent à errer dans l’existence cyclique, mais aussi les voiles à l’Omniscience, des impuretés plus subtiles encore. En ce sens ( vérité relative) même l’esprit des Bodhisattavas du plus haut niveau n’est pas totalement pur, puisqu’il leur reste quelque chose à faire (ou à défaire, question de point de vue).
Mais en un autre sens (vérité ultime) tous les êtres ont l’esprit pur par nature et il n’y a aucune différence entre éveillé et non-éveillé. Juste à titre d’exemple et sans même mentionner les Tantras, le Dzogchen ou le Mahamoudra, Le Vimalakirti Nirdesa Soutra dit au troisième chapitre :
"La non-existence ultime de ces conceptualisations et fabrications imaginaires - telle est la pureté comme nature propre de l’esprit"
Ou, en continuant de se référer au Soutra du Coeur, il n’y a "ni voie, ni sagesse, ni accomplissement, ni non-accomplissement".
Autrement dit, par nature, l’esprit de tout être doué de conscience est pur. C’est sur cette base qu’il est dit aussi que tous les êtres doués de conscience [2] ont la nature de Bouddha ou d’éveil. « Par nature » veut dire que l’esprit n’a pas d’existence propre, qu’il est vide d’existence en soi, naturellement ou en réalité. La nature des choses c’est de façon ultime leur vacuité.
Le tout est de savoir si l’on peut se contenter de comprendre cela uniquement en référence à la vacuité comme vérité ultime, ou s’il faut considérer qu’il existe une base de conscience pure (typiquement Rigpa selon le Dzogchen ou l’esprit inné de claire lumière fondamental selon l’Anuttaratantra) commune à tous les êtres conscients qui est autre chose que la vacuité.
Je pense à ce sujet que dès l’origine les paroles du Bouddha peuvent être interprétées selon les deux sens, et que cela est en particulier sensible dans les Soutras du cycle de la Prajnaparamita [3]. Les deux sens ne sont pas distingués ou séparés. La raison en est sans doute que, comme nous l’avons vu, il y a deux aspects pour chaque phénomène, sa phénoménalité qui est simple apparence, et sa nature ultime qui est d’être vide d’existence en soi.
A partir de la Troisième mise en Mouvement de la Roue de la Loi (Troisième révolution) la seconde interprétation semble dominer et devient la source de référence soutrique principale pour cette vue.
Pour ma part, je suis dans ce difficile débat la position éclairée et équilibrée de Sa Sainteté le Dalaï Lama [4]