Remarques sur les quatre nobles vérités

Les quatre nobles vérités

Les quatre nobles vérités


La nécessité d’un examen précis


C’est la sagesse analytique qui détruit l’ignorance. Ainsi les quatre vérités annoncent un examen approfondi des conditions d’existence et de libération de l’insatisfaction. Cela implique de rechercher :

  1. Le sens des mots.

  2. La réalité des choses en terme de facteurs internes ou externes.

  3. La caractéristique individuelle et générale de chaque chose.

  4. La classe d’appartenance en terme de ce qui est favorable (kusala) ou non.

  5. Le facteur temps (passé, présent, futur).

  6. Le raisonnement. Il existe un raisonnement en terme de causalité ou dépendance (le feu produit de la fumée), de fonction (le feu à pour fonction de brûler), de nature (le feu a la nature de la chaleur) et de validité. Pour ce qui est de la validité elle est soit issue d’une cognition valide directe ou d’une inférence correcte. Cette dernière procède par le pouvoir des faits (données empiriques), par le pouvoir de ce qui est connu conventionnellement, ou par le pouvoir des écritures c’est à dire par voie de croyance fondée.


Les seize attributs


Chaque contemplation des quatre nobles vérités se fait en quatre aspects. Cela fait donc seize aspects qui contrecarrent chacun une vue erronée.


  1. Parce que les agrégats changent et sont produits occasionnellement ils sont impermanents. Contrecarre l’idée de permanence.

    Ils sont produits par la force des perturbations et des actions. Il s’agit de l’impermanence subtile principalement.

  2. Parce que les agrégats sont sous l’influence de karmas contaminés et des kleshas ils sont insatisfaisants. Contrecarre l’idée de bonheur et de pureté.

  3. Parce que les agrégats sont sans un soi séparé ils sont vides d’un soi permanent. Contrecarre l’idée d’un soi.

    Les agrégats sont vides d’un soi permanent, monadique (sans parties) et indépendant.

  4. Parce que les agrégats ne sont pas un soi autonome ils sont sans-soi. Contrecarre l’idée d’un soi.

    Ils sont sous l’influence de nombreux facteurs et ne constituent donc pas un soi autonome. Ils ne sont pas non plus les objets d’un tel soi autonome.

  5. Parce que la soif est l’origine, la racine du samsara, c’est une cause. Contrecarre l’idée du « sans cause ».

  6. Parce que la soif produit l’insatisfaction de façon répétée c’est une genèse (ou origine). Contrecarre l’idée d’une cause unique.

  7. Parce que la soif produit fortement l’insatisfaction c’est une production forte. Contrecarre l’idée que la nature des choses est permanente mais que leur état change.

  8. Parce que la soif pour l’existence cyclique agit comme une condition coopérative pour la production de l’insatisfaction c’est une condition. Contrecarre l’idée d’une création divine.

  9. Parce que ce qui est éliminé l’est définitivement les cessations sont cessation véritable. Contrecarre l’idée que la libération de l’existence cyclique n’existe pas.

    La cessation est une séparation, un anéantissement complet, de l’insatisfaction par les antidotes.

  10. Parce les perturbations éliminées sont pacifiées pour toujours les cessations sont pacification. Contrecarre l’idée que certains états contaminés sont la libération.

  11. Parce qu’elle sont séparées des perturbations et apportent ainsi support et bonheur elles sont hautement auspicieuses. Contrecarre l’idée que ce qui est insatisfaisant est en fait libération.

  12. Parce qu’elles surmontent un niveau d’insatisfaction de façon à ce qu’il ne revienne plus elles sont émergence définitive. Contrecarre l’idée que la libération est réversible.

  13. Parce que la sagesse réalisant le sans soi possède la capacité d’atteindre la libération c’est une voie. Contrecarre l’idée qu’une voie menant à la libération de l’existence cyclique n’existe pas.

  14. Parce que les perturbations ne sont pas appropriées la voie qui produit la sagesse réalisant la vacuité est appropriée. Contrecarre l’idée qu’une telle sagesse n’est pas la voie de libération.

  15. Parce que cette voie réalise directement le mode d’existence véritable des choses sans erreur elle est une réussite qui atteint son but. Contrecarre l’idée que certains types de samadhis (absorptions méditatives) sont la libération.

  16. Parce que la sagesse qui réalise le sans-soi élimine définitivement la racine de l’existence cyclique elle est une délivrance finale. Contrecarre l’idée qu’aucune voie ne saurait éliminer l’insatisfaction à jamais.


La vérité de l’insatisfaction


La naissance est insatisfaction, la vieillesse est insatisfaction, la maladie est insatisfaction, la mort est insatisfaction, l’union avec ce que nous haïssons est insatisfaction, la séparation d’avec ce que nous aimons est insatisfaction, ne pas obtenir ce que nous désirons est insatisfaction, en résumé les cinq agrégats d’attachement sont insatisfaction.


Cela n’est pas une réalité facile à admettre et encore moins à réaliser pleinement. Nous avons tendance à minimiser cet aspect de la réalité et souvent le seul refuge est le plaisir. Mais le plaisir n’assouvit pas la soif. C’est comme boire de l’eau salée pour étancher sa soif. C’est le royaume de l’illusion ou mieux de l’illusionnement. Pourtant, telle qu’elle est énoncée, cette vérité est indéniable. Ce qui est plus dur à concevoir, c’est à dire à admettre, est cet éternel recommencement de vie en vie, le devenir comme souffrance.


Ainsi, plus tard, le Bouddha expliquera trois modalités d’insatisfaction : l’insatisfaction de la souffrance, celle du changement et celle du devenir. C’est cette dernière qui est à la fois la plus profondément enracinée et la plus difficile à concevoir. Les autres sont un peu comme des symptômes. La maladie de l’insatisfaction est à la racine un profond désir insatiable pour les cinq agrégats. Sa Sainteté le Dalaï Lama a dit qu’il n’était sans doute pas exagéré ou faux de dire que c’est notre enracinement psychique dans un corps qui correspond à l’insatisfaction omniprésente du devenir.


Cette méta-maladie, le Bouddha en a repéré les symptômes et en a fait le diagnostique. C’est pourquoi il est considéré par la tradition comme le médecin suprême en ce monde. Et les quatre vérités correspondent de fait à la maladie, son origine, la guérison et la cure.


Pourquoi1 ces vérités sont-elles dites nobles (arya) ? Parce qu’elles sont réalisées par les Aryas2. Le Bouddha dit de lui-même qu’il est un Arya et qu’il est tel parce qu’il a découvert les quatre vérités. De plus ce qui est noble n’est pas trompeur ou irréel.


Pourquoi sont-elles des vérités ? Parce qu’examinées par l’œil de la sagesse elles n’égarent pas comme le font les illusions, elles ne trompent pas comme le fait un mirage, ou ne sont pas comme le supposé soi des croyants, qui demeure introuvable.


Quant à l’ordre d’exposition il permet à chacun de comprendre ce qui est le plus évident : l’insatisfaction, et à partir de cela d’en comprendre la cause, puis la cessation et la voie. Ou encore la première vérité génère un sentiment d’alerte ou d’urgence, la seconde fait comprendre qu’il ne s’agit pas de quelque chose qui serait créé de soi-même, ou sans raison ou en vertu d’un décret divin ; la troisième amène un sentiment de réconfort, sachant qu’on peut échapper aux deux premières et la quatrième donne les moyens de ce faire.


Il est à noter que cet ordre est pédagogique, car l’ordre naturel ou causal commence par l’origine puis l’insatisfaction qu’elle produit ; et ensuite la voie et la cessation qui en résulte. D’autre part, les deux premières font partie des phénomènes contaminés (ashrava) et les deux dernières des phénomènes pures.


Si la première vérité amène un sens d’oppression, un sentiment de malaise, l’enseignement ne serait pas souhaitable s’il devait en rester là. En comprenant la cause du phénomène de souffrance nous pouvons déjà comprendre que le conditionnement peut être défait, théoriquement du moins. L’affirmation de la cessation nous fait savoir que cela est possible en effet et la voie nous montre comment. On ne peut donc pas dire que le bouddhisme soit pessimiste.


Schopenhauer, qui a vu semble-t-il quelque chose de la réalité de la souffrance a pu, par contre, en rester à ce constat. « Si la philosophie doit désormais s’entendre... comme diagnostic de l’illusion, on peut dire qu’avec le réductionnisme schopenhauerien, elle se trouve dans un état d’exposition majeur, une cote d’alerte maximale.3 » On retrouve là le sentiment d’urgence.


« Que la souffrance - entendue au sens d’un mal radical - ne soit pas justifiable, qu’elle ne soit pas la conséquence d’une quelconque faute originelle , qu’elle ne se réduise pas seulement à des malformations d’ordre socio-politique, et qu’elle soit pour finir consubstantielle à cette secrète et dévorante poussée de la vie à l’intérieur d’elle-même : voilà qui ouvre les plus grands risques à l’horizon d’une métaphysique qui distille de tels propos. Anecdote significative : lorsque Challemel-Lacour, futur ministre de Jules ferry, rend visite au misanthrope de Francfort, et que ce dernier passe à la moulinette les illusions du jeune agrégé, ce dernier sent " alors passer un souffle glacé à travers la porte du néant " et il conclut ainsi : " des vertiges inconnus me gagnaient et il me sembla, longtemps après l’avoir quitté, être ballotté sur une mer houleuse, sillonnée d’horribles courants ".4 » L’impression est une réminiscence frappante de la notion classique d’océan du samsara. Par exemple dans la Gourou Pouja de Losang Chökyi Gyaltsen :


« Violemment ballotté par les vagues du karma et des perturbations

Tourmenté par les maints monstres marins des trois souffrances,

J’implore votre grâce afin que naisse en moi une intense détermination

A me libérer de cet infini et terrifiant océan du devenir.5 »


Dans la formulation de la première vérité il est dit que les cinq agrégats d’attachement sont insatisfaction et dans la seconde le désir ou la soif en est la cause. Afin de comprendre ce qui est en jeu nous pouvons considérer ce qui suit :


«  Moines, la forme matérielle n’est pas le soi. Si la forme matérielle était le soi elle ne mènerait pas au malheur et on pourrait dire de la forme matérielle : que ma forme matérielle soit ainsi, que ma forme matérielle ne soit pas ainsi. Parce que la forme matérielle n’est pas le soi elle mène au malheur et on ne peut pas dire : que ma forme matérielle soit ainsi, que ma forme matérielle ne soit pas ainsi.

Moines, la sensation (l’affect) ... la perception ... les formations ... la conscience n’est pas le soi....

Qu’en pensez vous, moines, la forme matérielle est-elle permanente ou impermanente ?

Impermanente Seigneur.

Mais ce qui est impermanent, est-ce satisfaisant ou insatisfaisant ?

Insatisfaisant, seigneur.

Mais est-il approprié de considérer ce qui est impermanent, insatisfaisant et sujet au changement de la manière suivante : ceci est mien, c’est ce que je suis, cela est mon soi (moi-même) ?

Non Seigneur.

Ainsi, moines, concernant toute forme matérielle, fut-elle passé, présente ou future, en soi ou en dehors de soi, grossière ou subtile, inférieure ou supérieure, proche ou distante, doit être considérée telle qu’elle est selon la compréhension correcte : ceci n’est pas mien, ça n’est pas ce que je suis, cela n’est pas mon soi (moi-même).

... concernant toute sensation ... etc.

Voyant les choses ainsi, moines, un aspirant noble et avisé se détache de la forme matérielle, ... de la conscience. Étant détaché le désir s’estompe. Le désir s’estompant son cœur se libère. Avec la libération vient la connaissance : c’est libéré. Il comprend : la naissance est terminée, la vie sainte a trouvé son accomplissement, ce qui doit être fait a été fait, tout cela est fini. 6 »


Cela indique que si ce que nous recherchons est lié au sens du mien et du moi (ou du soi au sens religieux ou philosophique) il nous faut considérer avant tout (au sens du questionnement des fondements) finalement (pour tenter de trouver une issue) ce qui peut être réellement être mien ou moi. Or aucun des agrégats ne peut proprement être moi ou mien.





La source : le désir ou la soif (tanha)


« Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour » (Platon, Le Banquet , 200,a-e).

« Vouloir, s’efforcer, voilà tout leur être ; c’est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur... » (Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation , IV,57).


Concernant le terme « soif » c’est une traduction littérale. Le désir peut aussi en rendre compte mais il est des désirs positifs. On peut désirer le bien ou aider. Ce terme de soif a d’ailleurs un pendant dans le terme « aliment ». Le Bouddha dit qu’il existe quatre aliments pour le devenir :

  1. La nourriture.

  2. Le contact des sens avec le monde extérieur.

  3. La conscience.

  4. La volition mentale ou volonté.

Cette dernière recouvre la volonté de vivre, d’exister et de continuer à le faire, encore et toujours. Elle est à mettre en relation avec l’intention qui opère en chaque acte. Ainsi le Bouddha a pu dire : « Quand on comprend les aliments de la volition mentale, on comprend les trois formes de la soif ».

Bien que la soif soit mentionnée comme cause ou origine de l’insatisfaction elle n’en est pas le seul facteur de génération. La soif est elle-même dépendante de la sensation, qui dépend du contact, etc. Elle est explicitement mentionnée parce qu’elle est plus facile à observer en nous que l’ignorance par exemple.



La soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence et du devenir et la soif de la non existence :

  • Les plaisirs des sens sont liés au six sens. Lorsque les objets des sens sont saisis comme permanents et éternels c’est la soif de l’existence, lorsqu’ils sont saisis comme destructibles et impermanents c’est la soif de la non-existence.

  • Mais on peut aussi interpréter que la première soif concerne ou vise le royaume du désir (kâma-loka), la seconde le monde de la forme subtile (rupa-loka) et la dernière le monde du sans forme (arupa-loka).


Selon le Traité du Milieu de Nagarjuna, lors de l’analyse des douze liens interdépendants7  :


« Conditionné par la sensation, la soif,

Soif de la sensation.

L’homme assoiffé assume

La quadruple appropriation.


Lorsqu’existe l’appropriation

Se produit l’existence de l’appropriateur.

Lorsque l’appropriation n’existe pas,

Il se libérera et l’existence n’aura pas lieu. » Madhyamaka Shastra XXVI 6-7.


L’appropriation c’est upadana. Les quatre formes sont : la saisie sensuelle, les mauvaises vues, les éthiques erronées et la saisie d’un « je ». L’existence (bhava) qui en dérive ce sont les cinq agrégats à venir. Elle est nourrie par la soif et l’appropriation et possède la force des actions (du corps, de la parole et de l’esprit, vertueuses ou non). Celui qui pénètre par la sagesse le sans-soi évite de considérer comme sienne la soif et ainsi défait l’appropriation.


La cessation (nirodha)


« Tout ce qui a la nature de l’apparition, tout cela a la nature de la disparition. »


Les perturbations sont générées sur la base de l’ignorance mais ils peuvent être séparés de l’esprit. L’ignorance est une conscience erronée, sans fondation valide, et son mode d’appréhension est directement opposé à la sagesse qui elle possède une fondation solide. Donc celle la sagesse est plus puissante que l’ignorance. Les états d’esprit négatifs sont basés exclusivement sur l’ignorance, ils ne sauraient naître sans elle. Mais les états d’esprit positifs n’ont pas besoin d’être assistés par la saisie d’un soi.

De plus la sagesse et la compassion dépendent de l’esprit dont le continuum est stable et continu. Ainsi il n’est pas besoin d’exercer le même effort à chaque génération et ils n’ont pas de limite dans leur développement.

Quand cesse l’ignorance qui conditionne les perturbations, les actions contaminées cessent et leur effets aussi. C’est cela la cessation.


La cessation est aussi nommée « extinction de la soif », « non-composé », « inconditionné », « absence de désir », extinction.

Tous ces termes négatifs n’impliquent pas un néant mais quelque chose qui est trop subtil à définir conceptuellement ou en tout cas qui peut prêter à confusion s’il est défini positivement.


« O moines, il y a le non-né, le non-devenu, l’inconditionné, le non-composé. S’il n’y avait pas le non-né, le non-devenu, l’inconditionné, le non-composé, il n’y aurait pas d’évasion de ce qui est né, de ce qui est devenu, de ce qui est conditionné et de ce qui est composé. Puisqu’il y a le non-né, le non-devenu, l’inconditionné, le non-composé, il y a (une possibilité) d’émancipation pour le né, le devenu, le conditionné et le composé. »

« Ici, les quatre éléments de solidité, de fluidité, de chaleur et de mouvement n’ont pas leur place ; les notions de longueur, de largeur, de subtil et de grossier, de bien et de mal, de nom et de forme sont absolument détruites ; ni ce monde ni l’autre, ni venir ni partir, ni rester debout, ni mort, ni naissance, ni objets des sens ne peuvent être trouvés ».8





1Ce qui suit dérive du Visuddhi-Magga, La Voie de purification, de Bhadantacariya Buddhaghosa qui a écrit au cinquième siècle de notre ère. Cet ouvrage, parmi les dizaines qu’il a écrit, est très célèbres et toujours utilisé dans le Théravada.

2Excellent, honorable, noble. Ce terme est associé très tôt en Inde avec les gens de haute naissance. Il est lié à l’invasion de l’Inde du nord au troisième millénaire avant notre ère par une population venu de l’ouest. Tel qu’il est repris par le Bouddha il s’agit d’une noblesse spirituelle, tout comme plus haut nous avons vu qui est le vrai brahmane.

3Charybde et Scylla ; Schopenhauer et les risques du pessimisme. Jean Libis, sur le site www.diderot-asso.com/laventurehumaine

4Idem

5L’offrande au Maître spirituel, Edition Nalanda.

6Vinaya, Mahavagga, khandhaka 1, in The Life of the Buddha.

7Rappel des douze liens : ignorance, formations, conscience, nom & forme, six bases sensorielles, contact, sensation, soif, appropriation, existence, naissance, vieillesse & mort..

8Udana, traduction Walpola Rahula.


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