Les
quatre nobles vérités
La
nécessité d’un examen précis
C’est
la sagesse analytique qui détruit l’ignorance. Ainsi les
quatre vérités annoncent un examen approfondi des
conditions d’existence et de libération de
l’insatisfaction. Cela implique de rechercher :
Le
sens des mots.
La
réalité des choses en terme de facteurs internes ou
externes.
La
caractéristique individuelle et générale de
chaque chose.
La
classe d’appartenance en terme de ce qui est favorable
(kusala) ou non.
Le
facteur temps (passé, présent, futur).
Le
raisonnement. Il existe un raisonnement en terme de causalité
ou dépendance (le feu produit de la fumée), de
fonction (le feu à pour fonction de brûler), de nature
(le feu a la nature de la chaleur) et de validité. Pour ce
qui est de la validité elle est soit issue d’une
cognition valide directe ou d’une inférence correcte.
Cette dernière procède par le pouvoir des faits
(données empiriques), par le pouvoir de ce qui est connu
conventionnellement, ou par le pouvoir des écritures c’est
à dire par voie de croyance fondée.
Les
seize attributs
Chaque
contemplation des quatre nobles vérités se fait en
quatre aspects. Cela fait donc seize aspects qui contrecarrent chacun
une vue erronée.
Parce
que les agrégats changent et sont produits occasionnellement
ils sont impermanents. Contrecarre l’idée de
permanence.
Ils
sont produits par la force des perturbations et des actions. Il
s’agit de l’impermanence subtile principalement.
Parce
que les agrégats sont sous l’influence de karmas
contaminés et des kleshas ils sont insatisfaisants.
Contrecarre l’idée de bonheur et de pureté.
Parce
que les agrégats sont sans un soi séparé ils
sont vides d’un soi permanent. Contrecarre l’idée
d’un soi.
Les
agrégats sont vides d’un soi permanent, monadique (sans
parties) et indépendant.
Parce
que les agrégats ne sont pas un soi autonome ils sont
sans-soi. Contrecarre l’idée d’un soi.
Ils
sont sous l’influence de nombreux facteurs et ne constituent
donc pas un soi autonome. Ils ne sont pas non plus les objets d’un
tel soi autonome.
Parce
que la soif est l’origine, la racine du samsara, c’est
une cause. Contrecarre l’idée du « sans
cause ».
Parce
que la soif produit l’insatisfaction de façon répétée
c’est une genèse (ou origine). Contrecarre
l’idée d’une cause unique.
Parce
que la soif produit fortement l’insatisfaction c’est une
production forte. Contrecarre l’idée que la
nature des choses est permanente mais que leur état change.
Parce
que la soif pour l’existence cyclique agit comme une condition
coopérative pour la production de l’insatisfaction
c’est une condition. Contrecarre l’idée
d’une création divine.
Parce
que ce qui est éliminé l’est définitivement
les cessations sont cessation véritable. Contrecarre
l’idée que la libération de l’existence
cyclique n’existe pas.
La
cessation est une séparation, un anéantissement
complet, de l’insatisfaction par les antidotes.
Parce
les perturbations éliminées sont pacifiées pour
toujours les cessations sont pacification. Contrecarre l’idée
que certains états contaminés sont la libération.
Parce
qu’elle sont séparées des perturbations et
apportent ainsi support et bonheur elles sont hautement
auspicieuses. Contrecarre l’idée que ce qui est
insatisfaisant est en fait libération.
Parce
qu’elles surmontent un niveau d’insatisfaction de façon
à ce qu’il ne revienne plus elles sont émergence
définitive. Contrecarre l’idée que la
libération est réversible.
Parce
que la sagesse réalisant le sans soi possède la
capacité d’atteindre la libération c’est
une voie. Contrecarre l’idée qu’une voie
menant à la libération de l’existence cyclique
n’existe pas.
Parce que les
perturbations ne sont pas appropriées la voie qui produit la
sagesse réalisant la vacuité est appropriée.
Contrecarre l’idée qu’une telle sagesse n’est
pas la voie de libération.
Parce que cette voie
réalise directement le mode d’existence véritable
des choses sans erreur elle est une réussite qui
atteint son but. Contrecarre l’idée que certains types
de samadhis (absorptions méditatives) sont la libération.
Parce que la sagesse qui
réalise le sans-soi élimine définitivement la
racine de l’existence cyclique elle est une délivrance
finale. Contrecarre l’idée qu’aucune voie ne
saurait éliminer l’insatisfaction à jamais.
La
vérité de l’insatisfaction
La
naissance est insatisfaction, la vieillesse est insatisfaction, la
maladie est insatisfaction, la mort est insatisfaction, l’union avec
ce que nous haïssons est insatisfaction, la séparation
d’avec ce que nous aimons est insatisfaction, ne pas obtenir ce que
nous désirons est insatisfaction, en résumé les
cinq agrégats d’attachement sont insatisfaction.
Cela
n’est pas une réalité facile à admettre et
encore moins à réaliser pleinement. Nous avons tendance
à minimiser cet aspect de la réalité et souvent
le seul refuge est le plaisir. Mais le plaisir n’assouvit pas
la soif. C’est comme boire de l’eau salée pour
étancher sa soif. C’est le royaume de l’illusion
ou mieux de l’illusionnement. Pourtant, telle qu’elle est
énoncée, cette vérité est indéniable.
Ce qui est plus dur à concevoir, c’est à dire à
admettre, est cet éternel recommencement de vie en vie, le
devenir comme souffrance.
Ainsi,
plus tard, le Bouddha expliquera trois modalités
d’insatisfaction : l’insatisfaction de la souffrance,
celle du changement et celle du devenir. C’est cette dernière
qui est à la fois la plus profondément enracinée
et la plus difficile à concevoir. Les autres sont un peu comme
des symptômes. La maladie de l’insatisfaction est à
la racine un profond désir insatiable pour les cinq agrégats.
Sa Sainteté le Dalaï Lama a dit qu’il n’était
sans doute pas exagéré ou faux de dire que c’est
notre enracinement psychique dans un corps qui correspond à
l’insatisfaction omniprésente du devenir.
Cette
méta-maladie, le Bouddha en a repéré les
symptômes et en a fait le diagnostique. C’est pourquoi il
est considéré par la tradition comme le médecin
suprême en ce monde. Et les quatre vérités
correspondent de fait à la maladie, son origine, la guérison
et la cure.
Pourquoi
ces vérités sont-elles dites nobles (arya) ?
Parce qu’elles sont réalisées par les Aryas.
Le Bouddha dit de lui-même qu’il est un Arya et qu’il
est tel parce qu’il a découvert les quatre vérités.
De plus ce qui est noble n’est pas trompeur ou irréel.
Pourquoi
sont-elles des vérités ? Parce qu’examinées
par l’œil de la sagesse elles n’égarent pas comme
le font les illusions, elles ne trompent pas comme le fait un mirage,
ou ne sont pas comme le supposé soi des croyants, qui demeure
introuvable.
Quant
à l’ordre d’exposition il permet à chacun
de comprendre ce qui est le plus évident : l’insatisfaction,
et à partir de cela d’en comprendre la cause, puis la
cessation et la voie. Ou encore la première vérité
génère un sentiment d’alerte ou d’urgence,
la seconde fait comprendre qu’il ne s’agit pas de quelque
chose qui serait créé de soi-même, ou sans raison
ou en vertu d’un décret divin ; la troisième amène
un sentiment de réconfort, sachant qu’on peut échapper
aux deux premières et la quatrième donne les moyens de
ce faire.
Il
est à noter que cet ordre est pédagogique, car l’ordre
naturel ou causal commence par l’origine puis l’insatisfaction
qu’elle produit ; et ensuite la voie et la cessation qui en
résulte. D’autre part, les deux premières font
partie des phénomènes contaminés (ashrava)
et les deux dernières des phénomènes pures.
Si
la première vérité amène un sens
d’oppression, un sentiment de malaise, l’enseignement ne
serait pas souhaitable s’il devait en rester là. En
comprenant la cause du phénomène de souffrance nous
pouvons déjà comprendre que le conditionnement peut
être défait, théoriquement du moins.
L’affirmation de la cessation nous fait savoir que cela est
possible en effet et la voie nous montre comment. On ne peut donc pas
dire que le bouddhisme soit pessimiste.
Schopenhauer, qui a vu
semble-t-il quelque chose de la réalité de la
souffrance a pu, par contre, en rester à ce constat. « Si
la philosophie doit désormais s’entendre... comme
diagnostic de l’illusion, on peut dire qu’avec le
réductionnisme schopenhauerien, elle se trouve dans un état
d’exposition majeur, une cote d’alerte maximale. »
On retrouve là le sentiment d’urgence.
« Que la
souffrance - entendue au sens d’un mal radical - ne soit pas
justifiable, qu’elle ne soit pas la conséquence d’une
quelconque faute originelle , qu’elle ne se réduise
pas seulement à des malformations d’ordre
socio-politique, et qu’elle soit pour finir consubstantielle à
cette secrète et dévorante poussée de la vie à
l’intérieur d’elle-même : voilà qui
ouvre les plus grands risques à l’horizon d’une
métaphysique qui distille de tels propos. Anecdote
significative : lorsque Challemel-Lacour, futur ministre de Jules
ferry, rend visite au misanthrope de Francfort, et que ce dernier
passe à la moulinette les illusions du jeune agrégé,
ce dernier sent " alors passer un souffle glacé à
travers la porte du néant " et il conclut ainsi :
" des vertiges inconnus me gagnaient et il me sembla,
longtemps après l’avoir quitté, être
ballotté sur une mer houleuse, sillonnée d’horribles
courants ". »
L’impression est une réminiscence frappante de la notion
classique d’océan du samsara. Par exemple dans la Gourou
Pouja de Losang Chökyi Gyaltsen :
« Violemment
ballotté par les vagues du karma et des perturbations
Tourmenté par
les maints monstres marins des trois souffrances,
J’implore votre
grâce afin que naisse en moi une intense détermination
A me libérer de
cet infini et terrifiant océan du devenir. »
Dans
la formulation de la première vérité il est dit
que les cinq agrégats d’attachement sont insatisfaction
et dans la seconde le désir ou la soif en est la cause. Afin
de comprendre ce qui est en jeu nous pouvons considérer ce qui
suit :
«
Moines, la forme matérielle n’est pas le soi. Si la
forme matérielle était le soi elle ne mènerait
pas au malheur et on pourrait dire de la forme matérielle :
que ma forme matérielle soit ainsi, que ma forme matérielle
ne soit pas ainsi. Parce que la forme matérielle n’est
pas le soi elle mène au malheur et on ne peut pas dire : que
ma forme matérielle soit ainsi, que ma forme matérielle
ne soit pas ainsi.
Moines,
la sensation (l’affect) ... la perception ... les formations
... la conscience n’est pas le soi....
Qu’en
pensez vous, moines, la forme matérielle est-elle permanente
ou impermanente ?
Impermanente
Seigneur.
Mais
ce qui est impermanent, est-ce satisfaisant ou insatisfaisant ?
Insatisfaisant,
seigneur.
Mais
est-il approprié de considérer ce qui est impermanent,
insatisfaisant et sujet au changement de la manière suivante :
ceci est mien, c’est ce que je suis, cela est mon soi
(moi-même) ?
Non
Seigneur.
Ainsi,
moines, concernant toute forme matérielle, fut-elle passé,
présente ou future, en soi ou en dehors de soi, grossière
ou subtile, inférieure ou supérieure, proche ou
distante, doit être considérée telle qu’elle
est selon la compréhension correcte : ceci n’est pas
mien, ça n’est pas ce que je suis, cela n’est pas
mon soi (moi-même).
...
concernant toute sensation ... etc.
Voyant
les choses ainsi, moines, un aspirant noble et avisé se
détache de la forme matérielle, ... de la conscience.
Étant détaché le désir s’estompe.
Le désir s’estompant son cœur se libère.
Avec la libération vient la connaissance : c’est libéré.
Il comprend : la naissance est terminée, la vie sainte a
trouvé son accomplissement, ce qui doit être fait a été
fait, tout cela est fini. »
Cela
indique que si ce que nous recherchons est lié au sens du mien
et du moi (ou du soi au sens religieux ou philosophique) il nous faut
considérer avant tout (au sens du questionnement des
fondements) finalement (pour tenter de trouver une issue) ce qui peut
être réellement être mien ou moi. Or aucun des
agrégats ne peut proprement être moi ou mien.
La
source : le désir ou la soif (tanha)
« Ce
qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on
manque, voilà les objets du désir et de l’amour »
(Platon, Le Banquet , 200,a-e).
« Vouloir,
s’efforcer, voilà tout leur être ; c’est
comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un
besoin, un manque, donc une douleur... » (Schopenhauer, Le
Monde comme volonté et comme représentation ,
IV,57).
Concernant
le terme « soif » c’est une traduction littérale.
Le désir peut aussi en rendre compte mais il est des désirs
positifs. On peut désirer le bien ou aider. Ce terme de soif a
d’ailleurs un pendant dans le terme « aliment ».
Le Bouddha dit qu’il existe quatre aliments pour le devenir :
La
nourriture.
Le
contact des sens avec le monde extérieur.
La
conscience.
La
volition mentale ou volonté.
Cette
dernière recouvre la volonté de vivre, d’exister
et de continuer à le faire, encore et toujours. Elle est à
mettre en relation avec l’intention qui opère en chaque
acte. Ainsi le Bouddha a pu dire : « Quand on
comprend les aliments de la volition mentale, on comprend les trois
formes de la soif ».
Bien
que la soif soit mentionnée comme cause ou origine de
l’insatisfaction elle n’en est pas le seul facteur de
génération. La soif est elle-même dépendante
de la sensation, qui dépend du contact, etc. Elle est
explicitement mentionnée parce qu’elle est plus facile à
observer en nous que l’ignorance par exemple.
La soif des plaisirs des
sens, la soif de l’existence et du devenir et la soif de la non
existence :
Les plaisirs des sens sont
liés au six sens. Lorsque les objets des sens sont saisis
comme permanents et éternels c’est la soif de
l’existence, lorsqu’ils sont saisis comme destructibles
et impermanents c’est la soif de la non-existence.
Mais on peut aussi
interpréter que la première soif concerne ou vise le
royaume du désir (kâma-loka), la seconde le
monde de la forme subtile (rupa-loka) et la dernière
le monde du sans forme (arupa-loka).
Selon le Traité du
Milieu de Nagarjuna, lors de l’analyse des douze liens
interdépendants
:
« Conditionné
par la sensation, la soif,
Soif de la sensation.
L’homme assoiffé
assume
La quadruple appropriation.
Lorsqu’existe
l’appropriation
Se produit l’existence
de l’appropriateur.
Lorsque l’appropriation
n’existe pas,
Il se libérera et
l’existence n’aura pas lieu. » Madhyamaka
Shastra XXVI 6-7.
L’appropriation c’est
upadana. Les quatre formes sont : la saisie sensuelle, les
mauvaises vues, les éthiques erronées et la saisie d’un
« je ». L’existence (bhava) qui en
dérive ce sont les cinq agrégats à venir. Elle
est nourrie par la soif et l’appropriation et possède la
force des actions (du corps, de la parole et de l’esprit,
vertueuses ou non). Celui qui pénètre par la sagesse le
sans-soi évite de considérer comme sienne la soif et
ainsi défait l’appropriation.
La
cessation (nirodha)
« Tout
ce qui a la nature de l’apparition, tout cela a la nature de la
disparition. »
Les perturbations sont
générées sur la base de l’ignorance mais
ils peuvent être séparés de l’esprit. L’ignorance
est une conscience erronée, sans fondation valide, et son mode
d’appréhension est directement opposé à la
sagesse qui elle possède une fondation solide. Donc celle la
sagesse est plus puissante que l’ignorance. Les états
d’esprit négatifs sont basés exclusivement sur
l’ignorance, ils ne sauraient naître sans elle. Mais les états
d’esprit positifs n’ont pas besoin d’être
assistés par la saisie d’un soi.
De plus la sagesse et la
compassion dépendent de l’esprit dont le continuum est
stable et continu. Ainsi il n’est pas besoin d’exercer le
même effort à chaque génération et ils
n’ont pas de limite dans leur développement.
Quand cesse l’ignorance
qui conditionne les perturbations, les actions contaminées
cessent et leur effets aussi. C’est cela la cessation.
La cessation est aussi
nommée « extinction de la soif »,
« non-composé », « inconditionné »,
« absence de désir », extinction.
Tous ces termes négatifs
n’impliquent pas un néant mais quelque chose qui est
trop subtil à définir conceptuellement ou en tout cas
qui peut prêter à confusion s’il est défini
positivement.
« O moines, il y
a le non-né, le non-devenu, l’inconditionné, le
non-composé. S’il n’y avait pas le non-né,
le non-devenu, l’inconditionné, le non-composé,
il n’y aurait pas d’évasion de ce qui est né,
de ce qui est devenu, de ce qui est conditionné et de ce qui
est composé. Puisqu’il y a le non-né, le
non-devenu, l’inconditionné, le non-composé, il y
a (une possibilité) d’émancipation pour le né,
le devenu, le conditionné et le composé. »
« Ici, les
quatre éléments de solidité, de fluidité,
de chaleur et de mouvement n’ont pas leur place ; les notions de
longueur, de largeur, de subtil et de grossier, de bien et de mal, de
nom et de forme sont absolument détruites ; ni ce monde ni
l’autre, ni venir ni partir, ni rester debout, ni mort, ni
naissance, ni objets des sens ne peuvent être trouvés ».