Raison et rationalisme
Quelles
autres valeurs distinguent ces nouveaux créatifs ?
« L’authenticité, la réalisation et
l’expression de soi, la spiritualité ».
Nous
entrons ici dans une dimension qui est proche du phénomène
New-Age. En France, en particulier, une longue tradition républicaine
de laïcité sépare radicalement la religion et
l’état. Même nos voisins européens ne sont pas
aussi coupés de la pratique religieuse que nous le sommes.
Mais en gros tous les européens sont pénétrés
de l’idée que la vie de l’esprit, dans ses dimensions
existentielles, ne concerne que l’individu, que la pratique
spirituelle, quand bien même elle s’inscrit dans une
communauté, ne devrait jamais sortir des limites du cercle
intime.
Aux États-Unis, sous
l’impulsion californienne sans doute, certaines idées
(New-Age) circulent sans cette pudeur qui marque la sensibilité
française. Elles sont, de toutes manières, récupérées
par la formidable et omniprésente stratégie marchande.
Il est très facile d’acheter de la spiritualité et du
self-development pré-conditionnés, pré-packagés,
pré-digérés. Nos sagaces observateurs français
n’ont pas manqué de le faire remarquer. L’esprit cartésien
qui nous caractérise s’applique avec rigueur à en
montrer le ridicule, voire la dangereuse dérive vers
l’abomination des abominations : l’irrationnalisme. Les débats
autours de l’affaire Sokal
par exemple, nous révèlent
une tradition scientifique française très sensible au
thème du ‘retour de l’irrationnel’ et finalement
hostile aux sciences humaines qui, en tant qu’elles laissent place au
sujet, et donc à la subjectivité, ne s’inscrivent pas
dans une pratique authentiquement scientifique « des poids
et mesures ».
Car,
selon ce genre de scientisme, ce qui n’est pas mesurable n’est pas
scientifique. Dans l’antiquité, les grecs, dont dérive
l’idéal de nos sciences modernes, pensaient que ce qui
n’est pas éternel ne peut être l’objet des
sciences. Car ce qui change est insaisissable, évanescent,
voire irréel. Or la science par excellence était les
mathématiques dont les entités, quelque fut leur nature
ontologique, étaient considérées comme
permanentes, éternelles. Peu à peu un consensus a
émergé entre l’idéal scientifique issu des
grecs, encore trop entâché de mythologie, et l’idéal
de la science nouvelle qui se construit dès le XVIième
siècle sur la base de l’observation et de la
mathématisation du réel. L’objet de la science
est mathématisable par définition. Donc n’est pas
scientifique tout objet qui ne l’est pas. De là à
penser et affirmer que toute proposition qui n’est pas
mathématisable n’a pas de sens et relève de la
métaphysique conçue comme un doux délire qui
peut éventuellement apaiser certaines consciences inquiètes,
il n’y a qu’un pas qui a été franchi
allègrement par les néo-positivistes du Cercle de
Vienne. Bien que le positivisme logique ai été
abondamment critiqué dans sa prétention à
séparer le discours scientifique du discours métaphysique
ou du discours comumn et que ses ambitions soient tombées à
plat, l’affaire Sokal, qui perdure à ce jour, montre que
le scientisme a encore de beaux jours devant lui.
Pourtant,
le statut épistémologique de ‘La’
science ne peut prétendre à aucune universalité
(absolue, ultime, nécessaire) et sans doute pour très
longtemps, dans la mesure où aucun
consensus n’existe sur les notions de vérité et de
réalité. Les derniers courants philosophiques, qui
tendent au relativisme complet, envisagent même de les éliminer
du vocabulaire !
Ne
devrions nous pas dès lors nous réjouir de vivre dans
un pays ‘protégé’ contre l’irrationnel par
les gardiens du temple du savoir ? Tout comme nous étions, au
dire des « experts scientifiques », protégés
des radiations de Chernobyl par des frontières qui stoppent
les radiations, protégés des dangers imaginaires d’AZF
concoctés par des écologistes paranoïaques ou des
syndicalistes ‘has been’, bref, protégés de
tout nuisance dans le monde idéal que dessine pour nous la
toute-puissance technocratique. Sauf que
dans le pays de Descartes, on oublie toujours de nous dire que le
système du ‘père de la philosophie moderne’
repose fondamentalement sur l’existence de Dieu et de sa
bienfaisance. Les rationalistes qui portent aux nues l’esprit
cartésien arrangent ainsi les ‘discours’ à
leur convenance.
C’est dire qu’ils interprètent et jouent le jeu de
l’herméneutique, comme tout le monde, mais avec une
bonne dose de mauvaise foi.
Bref, la
difficulté ici, pour notre questionnement, est plus redoutable
que celle évoqué plus haut. Car
au nom d’une certaine forme de rationalité il est interdit
d’évoquer les dimensions spirituelles et holistiques de
l’existence. La raison est monopolisée par le rationalisme, ce
qui n’est aucunement justifié. Il existe dans l’hisoire
de la pensée d’autres usages de la raison, qui lui
assignent une place de choix sans pour autant en faire la seule
valeur. De plus ce rationalisme est massivement matérialiste,
positiviste et scientiste.
Pourtant
l’engagement personnel et quotidien, dans la conscience de notre
interdépendance au monde environnant, naturel et culturel, est
une réalité pour de nombreuses personnes. C’est ce qui
caractérise les nouveaux créatifs, dont nous évoquons
le profil pour le moment. C’est en cela que consiste l’authenticité.
«
Psychologiquement, les Créatifs Culturels ont un point commun
important : ils ne supportent plus d’être divisés,
coupés, en contradiction avec eux-mêmes - ce qui
caractérise d’ailleurs tout début de nouveau mouvement
de société. Leurs mots clés sont notamment :
cohérence, congruence, interaction, synergie. Que l’on puisse
prôner le respect des équilibres écologiques et
ne pas en tenir compte dans sa propre vie quotidienne leur est devenu
insupportable » Patrice van Eersel
L’engagement
est donc double : vis-à-vis de soi-même et du monde,
dans un souci de cohérence. On comprend mieux sous cet angle
de quoi retourne « l’expression et la réalisation
de soi ». La clef est sans doute la vision holistique de
l’existence, où les liens entre les phénomènes,
tant intérieurs qu’extérieurs, psychiques et physiques,
individuels et collectifs sont mis en évidence. Cela en
fait-il pour autant une vision mystico-délirante, une
aberration de la raison, un retour aux âges sombres du
pré-scientifique (dark ages) ? Ce qui est sûr, pourtant,
est que sans une telle cohérence, la poursuite « du
bonheur de l’humanité » risque fort de se terminer
plus tôt que prévu dans un enchaînement de
catastrophes écologiques et humaines.
Quel
est le sens ici de cette critique rapide du scientisme ? C’est
que s’il est dangereux de rendre un culte à
l’irrationnel, il ne l’est pas moins de s’en
remettre à la seule raison coupée et théoriquement
débarrassée des réalités humaines
et des vécus individuels et collectifs comme d’autant
de scories subjectives. A cet égard, la science comme
idéologie et comme technocratie, et la philosophie des
sciences qui s’annonce en fin de compte le plus souvent
comme sa servante en dépis des attitudes critiques, perpétuent
une déshumanisation des pratiques sociales dénoncée
depuis Vico
jusqu’à Ellul en passant par Heidegger.