La question de l’engagement

Peur du vide

De la peur du vide ... intérieur

Considérons maintenant la spiritualité. Comment peut-on soutenir, tandis que l’humanité se délivre encore péniblement des chaînes de l’obscurantisme religieux (et auquel on peut semble-t-il encore prophétiser des jours « heureux ») que la spiritualité est une aspiration légitime et ‘saine’ (non dangereuse) ?

Tout d’abord une précision importante : par l’usage du mot ‘spiritualité’, il est sous-entendu qu’il faut en principe distinguer l’élévation ou l’évolution morale et spirituelle de la conscience par un travail sur soi, des démarches et des pratiques plus typiquement religieuses, comme phénomènes culturels et cultuels. Certes les religions contiennent les germes ou l’essence de méthodes de transformations possibles, mais elles tendent aussi trop souvent à renforcer la dépendance en des croyances éloignées de toute expérience et de la raison.

Si le spirituel intervient ici, c’est que la question de l’engagement est fortement liée à celle des valeurs. Dans les temps de conflits, de construction et de reconstruction sociale et économique, les valeurs qui unissent les gens dans des engagements communs apparaissent assez clairement, ils sont régis par la nécessité. Mais lorsqu’une certaine stabilité est atteinte, il faut en inventer, en découvrir ou en retrouver d’autres. Nous ne pouvons pas continuer indéfiniment à fonctionner avec les mêmes schémas du productivisme effréné pour seul horizon.

Ainsi du consumérisme. Représente-t-il une valeur suffisante à l’épanouissement de l’être humain ? Ne savons nous pas depuis longtemps déjà (l’antiquité au moins), que cela ne saurait suffire à l’épanouissement, qu’à force de sacrifier l’être à l’avoir, l’esprit humain se sclérose, se rend malade ? Pourtant, même si tout cela est archiconnu, voire ‘ringuard’, quel sens les politiciens proposent-ils à notre société qui n’est pas tributaire de la sacrosainte ‘reprise économique’ et de son inévitable corrolaire, la relance de la consommation ? Mais là n’est plus seulement l’essentiel. Comment jouir pleinement et innocemment de l’abondance dans un monde où la plus grande partie des populations n’a pas l’accès au minimum vital ? Si notre conscience morale ne se manifeste pas pour nous sensibiliser au partage des ressources qui appartiennent à tous les êtres vivants1, comment douter que « le reste du monde » saura nous le rappeler, d’une façon ou d’une autre ? Or une démarche spirituelle ou transpersonnelle devrait, par vocation, nous rendre sensible à l’existence d’autrui, parce qu’une telle démarche ressort nécessairement des principes d’appartenance, d’amour et de compassion, d’interdépendance.

Mais aussi, plus profondément, le matérialisme suffit-il à donner sens à la vie ? Je prendrais juste un exemple : le déni de la mort dans les sociétés modernes. Dans le milieu médical, en dépit des petits miracles technologiques, la mort n’est pas intégrée dans une vision qui puisse faire sens. Elle est vécue comme un échec et celui-ci mène à des formes diverses d’acharnements thérapeutiques. Cela n’a rien à voir avec la bonne volonté du personnel médical per se, mais avec une vision des choses2 qui est à l’origine un simple conditionnement scolaire. Or selon cette vision matérialiste, seul compte comme nous l’avons vu ce qui est visible, ce qui peut se mesurer. Ainsi la solitude, la tristesse, le désarroi de la personne malade ou mourante ne sont pas réellement pris en compte, tandis que des moyens humains, techniques, financiers incommensurables sont mis en œuvre au service du corps 3. En fait, sans avoir même besoin de se former aux soins palliatifs, l’ouverture du cœur pourrait déjà nous orienter vers une compréhension de la mort comme passage. Selon la foi et la conviction de chacun(e), ce passage prend des formes diverses, et c’est aux accompagnants d’offrir les conditions d’un passage en douceur.

Le problème, à nouveau, est que dans notre organisation très contrôlée et techno-scientifique, « l’ouverture du cœur » ou « l’amour » ne sont pas des concepts ’utilisables’ ou valables. Ils ne font pas partie, par exemple, des attitudes professionnelles valorisées dans les manuels. Mais ne sommes nous pas, avant d’être des français, des occidentaux, des techniciens, des consommateurs, des patients, des numéros, des êtres humains tout simplement ? En cela réside déjà une grande valeur spirituelle : reconnaître notre humanité commune et s’ouvrir à l’appel du sens ou du questionnement du sens.


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