La question de l’engagement

Ecophilosophie, écosophia

Écophilosophie


Certaines des valeurs qui viennent d’être évoquées pourraient aider à définir un positionnement « alternatif » aux modes sociétaux d’une civilisation basée sur un aveuglement aux principes de l’interdépendance des phénomènes, le réductionnisme. Elles sont elles aussi porteuses d’engagement. Mais nous avons aussi soulevé une difficulté majeure. Si un nombre croissant de personnes s’orientent selon ces valeurs, alertées par les excès dévastateurs des modes en cours, dont certains effets paraissent dès maintenant irréversibles, tout en répondant à un désir d’accomplissement qui ne trouve aucune de résonance dans ces mêmes modes, aucune forme ne semble avoir été trouvée qui puisse donner corps à une dynamique politique (au sens véritable) qui puisse contribuer à cette émergence de conscience et de pratique nouvelles.

Comment pallier cette insuffisance ? Historiquement, nous avons désormais un recul qui nous incite à une grande méfiance à l’égard des grands mouvements organisés. Ceux-ci ont une tendance immuable à se focaliser, non plus sur le bien de tous ou général1, mais sur les avantages immédiats pour leurs membres, en termes de pouvoir, de prestige et d’avantages matériels. Que cela soit au niveau politique (l’échec du communisme soviétique à grande échelle, les « affaires » à moyenne et petite échelle, etc.) ou syndical (corporatisme, récupération politique). On y retrouve toujours une hiérarchisation des pouvoirs, qui peut sembler nécessaire pour la gestion de grands groupes, mais qui nuit à la circulation des idées, opère des clivages et des factions, bref accentue sans cesse la distance entre la base et la direction pour aboutir à l’autoritarisme.

Je ne sais si cela peut être concrètement évité ou non. Théoriquement, cela ne semble pas inéluctable. Il « suffit juste » d’honnêteté et de sincérité, de transparence et même d’un droit regard public sur la vie des dirigeants. Mais les récents débats à ce propos en France semblent tourner en rond. Ce cercle, c’est celui des passions humaines, de l’avidité, de la jalousie, de la cupidité, de la vengeance, de la haine, de l’ignorance, de l’ambition, en bref l’arène des passions sous le règne de l’Avoir roi. Comment en sortir ? Ne devons nous pas poser aussi les questions à ce niveau là ? Quelle éthique, quelle morale devraient nous guider intérieurement ? Nous avons déjà indiqué des modes d’engagement personnels qui opèrent un travail sur ce plan. Mais comment initier un travail collectif ?


L’analyse opérée par l’écophilosophie peut apporter quelques réponses 2. Initiée par Arne Naess, un philosophe norvégien, cette approche lie les apports théoriques (scientifiques, philosophiques et spirituels) à un engagement pour une vie harmonieuse sur terre.


« Par écosophie j’entend une philosophie de l’harmonie ou de l’équilibre. Une philosophie qui est, en tant que sophia (ou) sagesse, normative de façon ouverte, comprend des normes, des règles, des postulats, ainsi que des hypothèses et des déclarations de valeurs prioritaires portant sur la marche des événements dans notre univers. La sagesse comme sagesse politique, comme prescription et pas seulement au sens de description et prédiction scientifique. Les détails d’une écosophie varieront amplement selon certaines différences significatives au niveau des ’faits’, comme la pollution, les ressources, la population, mais aussi selon les valeurs prioritaires. » A. Naess


Naess distingue quatre niveaux de discours dans son analyse des mouvements socio-politiques du type ’grass-root’ et de leur échanges inter-culturels. Certains consensus émergent des échanges inter-culturels de ces mouvements et focalisent leur attention sur des principes qui constituent autant de plate-formes. Par exemple les principes de justice sociale, de paix et de non-violence ou encore ceux de l’écologie profonde (deep-ecology). Ce processus survient en d’autres contextes, comme pour les mouvements littéraires, philosophiques, sociaux, politiques, etc.


C’est à partir de ce niveau, appelé Niveau II par Naess, que bon nombre d’interrogations peuvent être menées et qu’une élaboration de notre propre écophilosophie s’opère, dont les racines peuvent puiser dans des visions du monde, des philosophies ou des religions plus traditionnelles, appelées ici Niveau I. Ce niveau représente une grande richesse de diversité. Et c’est à partir des principes du Niveau II que nous pouvons concevoir et formuler des solutions, Niveau III, qui seront implémentées au Niveau IV.


Un questionnement sur le mode de l’approfondissement remonte jusqu’aux sources et fondements, tandis que le processus de dérivation et d’application (d’engagement) cherche des plates-formes à partir desquelles développer des solutions et passer à l’action.


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Ce double processus est un va-et-vient constant qui intègre compréhension et action de manière dynamique et donc en phase avec les changements du monde. Il est important de comprendre que la diversité des fondements du Niveau I n’empêche en rien l’élaboration d’un travail commun en vue du bien de la planète et des sociétés humaines.

Pour l’implémenter, le seul niveau d’intervention possible qui puisse limiter la pollution par des ambitions personnelles est celui de la société civile à travers des regroupements non centralisés. Mais il y a des limites à la non-centralisation. Si ces mouvements veulent se faire entendre, il leur faut aussi opérer selon des processus de représentativité. C’est dans celle-ci que le danger guette et c’est pour cette raison entre autres que nos créatifs culturels sont peu enclins à participer à des groupes de pression politiques de quelque nature. Or sans engagement de cette nature aucune parole n’est portée aux grandes instances décisionnelles. La philosophie politique se heurte depuis toujours à ce type de difficulté et aucune solution n’a encore été trouvée qui soit satisfaisante.


1Le bien commun est un concept problématique et les diverses formes d’utilitarisme ont du mal à résister aux critiques anti-utilitaristes.

2Basé sur l’excellente présentation d’Alan Dregson : An Ecophilosophy Approach, the Deep Ecology Movement, and Diverse Ecosophies : Drengson


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