La question de l’engagement

Développement durable

Développement durable


De plus il apparaît que le changement escompté ne ressort pas d’un simple ajustement de réforme mais d’une restructuration en profondeur des modes de vie. Le mode d’engagement qui s’inscrit dans les formes classiques d’action politique considère souvent que les crises sont imputables à des défauts réformables du système. Il suffirait dès lors de concentrer notre attention sur un mode développement durable sans avoir à remettre en question notre façon de vivre 1.


La solution, dans l’optique de la plupart des théories du développement durable, est que l’intervention de la communauté ou de l’État va compenser les effets destructifs du développement à courte vue, typique d’une stratégie capitaliste. Mais dans le cadre d’une réflexion sur les causes plus profondément structurelles, ce type de solution ne paraît pas garanti. Et cela nous amène à comprendre un autre motif du défaut d’engagement politique d’une certaine partie de la société. Les alternatives proposées à ce niveau d’analyse ne sont pas satisfaisantes. Naess distingue, dans cette perspective deux types d’écologie : deep ecology et shallow ecology, une écologie fondamentale qui s’attache à analyser les causes structurelles et une écologie superficielle qui se contente d’analyser à un niveau conjoncturel (mesures, ajustements, amendements, etc.).

L’analyse selon une écologie fondamentale ouvre des perspectives, des pistes à suivre, selon un axe d’interrogations profondes qui mènent concrètement à des modes d’engagement fondés sur des valeurs humaines2. En même temps, elle semble répondre à une sensibilité émergente . Par ailleurs, elle montre les insuffisances d’une interrogation superficielle et explique par la même une des raisons motivationelle du défaut d’engagement dans des actions collectives de la part d’une proportion conséquente de la population.


Le concept d’empreinte écologique permet de mettre en évidence les défauts d’une approche superficielle. Selon William E. Rees, économiste environnemental, « L’empreinte écologique est la surface correspondante de terre productive et d’écosystèmes aquatiques nécessaires à produire les ressources utilisées et à assimiler les déchets produits par une population définie à un niveau de vie matériel spécifié, là où cette terre se trouve sur la planète  » . Or, selon cette approche, il apparaît que si la population mondiale se stabilisait à 10/11 milliards d’habitants au cours de ce siècle, il faudrait au minimum cinq planètes supplémentaires pour satisfaire au critère d’un niveau de consommation égal pour tous et correspondant à celui des pays développés. Avec la population actuelle, deux planètes supplémentaires sont nécessaires !


Les politiciens auraient sans doute avantage à prendre en compte le potentiel créatif de cette partie silencieuse de la communauté, même si nous pensons que leur marge de manœuvre est étroite en fait. Mais décider que c’est le marché qui gouverne et non plus les politiques et donc le peuple reste une décision ... politique. Il n’y a rien là d’inévitable en théorie comme en droit. Comme nous le constatons avec de plus en plus de clarté, il y a « péril dans la demeure » pour la démocratie. La réflexion doit générer et orienter un discours qui échappe à la banalité et la tautologie des phrases creuses et démagogiques. Elle doit aussi initier un mode d’action qui ne se contente pas d’effleurer les solutions. Mais cela est-il possible sans une révolution ? Et une révolution de quel ordre ? Pacifiste ? Mais n’est-ce pas utopique ? Violente ? Mais cela n’est-il pas en contradiction flagrante avec les principes mis en avant ? Depuis un temps déjà, une partie croissante de la communauté se retire de l’action politique, tandis que s’ouvre une brèche béante à l’expression primaire d’un désarroi qui pense trouver dans le repli clanique ou tribal3, l’autoritarisme et la xénophobie une réponse à ses angoisses4.


Pour conclure, pour commencer

Nous avons un accès entièrement nouveau et foncièrement illimité aux ressources éthiques, intellectuelles, artistiques et spirituelles de l’humanité. La réflexion n’a cessé de s’approfondir sur le plan théorique et internet en témoigne par la richesse et la créativité de son rayonnement. La pratique, quant à elle, semble trop souvent régresser vers les modes d’expression de la force brutale et destructrice dont l’humanité est coutumière.


La non-conscience semble entraîner inexorablement vers une mort annoncée, celle de notre terre. La fuite en avant nous pousse à imaginer des recours miraculeux à la nano-technologie, à la génétique, au voyage spatial. Mais, puisqu’il faut le répéter, en ce moment même, une immense partie de la population mondiale n’a même pas accès aux minimum vital, tandis qu’un tiers du budget mondial pour la défense 5 suffirait à implémenter une politique de développement durable selon une écophilosophie.


Par ailleurs, nos pays développés connaissent aussi leurs zones d’ombre et des problèmes écologiques structurels graves. Il est donc important de réunir nos forces et de dépasser le défaut d’engagement dont nous avons tenté de rendre compte. Mais la solution ne semble pas évidente, compte tenu de toutes les réserves qu’il est loisible d’objecter à un engagement de nature politique. Il faudrait bien pourtant trouver une solution. Cette solution n’existe pas, d’un point de vue bouddhiste, au niveau politique, mais les temps ont changé depuis l’époque du Bouddha, et même depuis l’époque du Tibet libre !


1Il est intéressant de remarquer qu’en anglais ’développement durable’ se dit ’sustainable development’. To sustain a le sens de soutenir, supporter, sustenter, maintenir.

2Je me méfie de certaines formes d’humanismes qui recèlent une tendance prométhéenne qui nuit aux équilibres environnementaux globaux.

3Le débat initié en philosophie politique anglo-saxonne est à cet égard passionnant. La question de l’universalisme et du communautarisme devient toujours plus pressante.

4Abandoniques comme cela a été dit récemment par un politicien. Mais à ce sujet, voire aussi la citation de Suzanne Duarte plus haut.


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